La Silicon Valley et la guerre : leçons ukrainiennes
Au fil des conflits internationaux, et en particulier en Ukraine, les grandes entreprises du numérique se sont imposées comme acteurs centraux. Initialement objets des manœuvres guerrières, elles sont devenues sujets déterminants, privatisant une large part des échanges guerriers, intervenant dans les flux informationnels des sociétés et se présentant comme pourvoyeurs de sécurité. Cette situation ne manque pas de poser question quant à l’autonomie de décision et d’action des autorités étatiques.
« Au départ, Starlink devait permettre de regarder Netflix. » Prêtée à Elon Musk par son biographe Walter Isaacson, cette phrase illustre a contrario l’irruption d’infrastructures et de services numériques dans des conflits interétatiques, tout en révélant l’une des contradictions de l’entrepreneur : SpaceX expose régulièrement ses équipements Starlink dans les salons internationaux de l’armement.
Les grandes entreprises technologiques issues du numérique innervent les rapports internationaux, en raison du caractère transnational de leurs services, de leur incontestable aptitude à innover et de leur capacité à créer des nœuds de dépendances à l’égard de la totalité des acteurs internationaux – États, entreprises, citoyens, etc. Leur participation étant devenue essentielle dans les opérations militaires, des entreprises privées comme SpaceX, Microsoft, Amazon ou Google posent des questions politiques et diplomatiques de première importance. En effet, en matière de connectivité, de stockage et de traitement des données, la plupart des États, notamment européens, sont désormais tributaires de capacités privées. Ayant découvert en un temps particulièrement limité les complexités de la guerre, les Big Tech ne cherchent pas à dissimuler des velléités ubiquitaires – elles se veulent tout à la fois « acteurs humanitaires », défenseurs de la démocratie, acteurs de référence en matière de cybersécurité, etc. –, sans pourtant assumer les responsabilités du fardeau de la guerre. [...]
PLAN DE L'ARTICLE
- D’observateurs à entrepreneurs dans les conflits transnationaux
- D’objets à acteurs des conflits
- Une prise de conscience progressive
- Vers une privatisation exponentielle de la guerre
- L’expérience du feu en Ukraine : la Silicon Valley dans la guerre
- Au commencement était l’image renvoyée
- Modérer une guerre ? Les acteurs de la tech et la lutte contre la désinformation
- Des pourvoyeurs de sécurité
- Renforcement des capacités : soutien aux opérations et prévention des cyberattaques
- Un appui critique au maintien de la connectivité
- La « nouvelle fabrique » de la guerre
Julien Nocetti est chercheur associé au Centre Russie/Eurasie et au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri. Il enseigne à l’École d’affaires internationales de Sciences Po.
Article publié dans Politique étrangère, vol. 91, n° 3, 2026.
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