L'Europe centrale à l'épreuve de l'autoritarisme
En 2010, le virage autoritaire de la Hongrie a pu être perçu comme une parenthèse qui allait se refermer rapidement. En réalité, le modèle de « démocratie illibérale » instauré par Viktor Orban a fait des émules. Le Polonais Jaroslav Kaczynski s’en inspire ouvertement. Il estime qu’en deux mandats, il pourra faire table rase de la IIIe République et ancrer son nouveau modèle. Face à ce tournant autoritaire, les sociétés civiles tentent de se mobiliser.
Personne ne se souvient de la phrase prophétique de Bronislaw Geremek en 1990 : « La voie de la liberté est ouverte, celle de la démocratie reste incertaine. » À l’époque, on pardonnait le pessimisme chronique du professeur éprouvé par l’expérience traumatique de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui dominait alors était l’idée que la marche vers la démocratie était aussi sûre que naturelle. Tout comme l’insertion dans les institutions garantissant la paix et la prospérité en Europe : l’OTAN et la CEE.
Les transitologues s’appliquaient à mesurer la consolidation – Adam Przeworski définissait le régime démocratique « consolidé » par la répétition des alternances entre élites et partis opposés. La démocratie consolidée s’imposait quand elle était « the only game in town ». Les élites de consolidation devaient routiniser, pour que ses mécanismes deviennent des réflexes inconditionnels pour résoudre les conflits publics. Le 1er mai 2004 a clos symboliquement cette longue marche. Voix et mouvements europhobes et/ou antidémocratiques ne se sont certes pas éteints puisque les embryons de l’extrême droite ou droite anti-européenne ont persisté dans toute l’Europe centrale ; certains, après des succès électoraux, participant à des coalitions au pouvoir comme le parti national slovaque (SNS) de Jan Slota en Slovaquie ou la Ligue des Familles polonaises de Roman Giertych.
Les pays de Visegrad semblaient pourtant tracer leur chemin, certains même avec des succès forçant l’admiration à Bruxelles. Ce fut le cas de la Pologne, qui a traversé la crise de 2008-2009 sans récession, quasi seule en Europe. Avec une présidence de l’UE réussie, une politique étrangère proactive, elle passait en première ligue des pays européens. Ces succès ont été par deux fois couronnés par l’UE : la première fois quand Jerzy Buzek fut élu président du Parlement européen, puis avec la désignation de Donald Tusk au poste le plus prestigieux depuis le traité de Lisbonne, celui de président du Conseil européen.
Le virage autoritaire de la Hongrie en 2010 est apparu comme une première faille, estimée alors accidentelle et gérable par pressions, condamnations ou suspensions en droit européen. Elle s’est confirmée par la victoire du parti Fidesz en 2014. On s’interroge sur le populisme est-européen depuis le début de la transition vers la démocratie, mais c’est avec la Hongrie de Viktor Orban que le concept de régime démocratique illibéral s’impose. […]
PLAN
- Les inclinaisons pro-russes et la réanimation du Quadrilatère de Visegrad
- Viktor Orban, propagateur de « l’illibéralisme »
- Comment des leaders comme Orban et Kaczynski ont-ils pu émerger ?
- Le système Orban
- La tentation autoritaire du PiS de Jaroslaw Kaczynski
- Poids de la « politique historique »
Georges Mink, président de l’International Council for Central and East European Studies (ICCEES), est directeur de recherche émérite à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP-CNRS). Il a notamment publié La Pologne au cœur de l’Europe. De 1914 à nos jours, Paris, Buchet Chastel, 2015.
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