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Mathilde Velliet : « Ce qui tirait les États-Unis vers l'ouverture les pousse désormais vers la fermeture »

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Lauréate du prix de thèse de l’IHEDN 2026, et chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l'Ifri, Mathilde Velliet montre comment, dans le domaine des technologies stratégiques, les États-Unis ont arbitré leur dilemme entre prospérité et sécurité vis-à-vis de la Chine. De manière croissante d’Obama à Trump, comme le lui dit un haut fonctionnaire, « nous avons tous commencé colombes et fini faucons ».

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Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN)
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Dans votre travail, vous décrivez comment l'objectif de Washington est passé de « faciliter le commerce high-tech » avec la Chine à celui de « ralentir l'adversaire ». Quelle est la nuance que vous établissez entre la simple sécurisation (protéger ses infrastructures) et l'arsenalisation (weaponization) des technologies stratégiques ? 

En étudiant l’évolution des politiques américaines encadrant les échanges technologiques avec la Chine, j’ai constaté qu’elles répondaient à deux logiques.  

D’une part, dès la fin des années 2000, alors que la Chine commence à investir davantage aux États-Unis et à gagner des parts de marché dans certains secteurs (tels que les technologies de l’information et des communications), les autorités américaines considèrent que ces actions chinoises créent des vulnérabilités (rançongiciel, sabotage, cyberattaque, manipulation de l’information, captation de données) et cherchent à les atténuer. L’objectif est ainsi de sécuriser les infrastructures américaines, à travers tout une série de politiques visant surtout les flux chinois « entrants » aux États-Unis, comme les importations d’équipements 5G ou de drones, ou les investissements chinois dans les technologies stratégiques américaines. 

Mais à partir des années Trump et encore davantage sous la présidence Biden, ces politiques de sécurisation des infrastructures s’accompagnent de mesures pour ralentir le développement chinois dans certaines technologies jugées clé, par exemple en imposant des restrictions sur les flux « sortants » comme les ventes de semi-conducteurs avancés à la Chine ou les investissements en capital-risque américains dans l’IA chinoise.  

Les interdépendances technologiques sont donc à la fois conçues comme des vulnérabilités à atténuer et des leviers à « arsenaliser », selon le concept des politistes Henry Farrell et Abraham Newman, pour éviter d’être surpassé technologiquement par la Chine. Ce que démontre mon travail, c’est que sécurisation et arsenalisation sont en réalité deux facettes d’une même médaille : dans un contexte de rivalité avec la Chine, protéger les infrastructures critiques et protéger la primauté technologique américaine sont considérés comme indispensables pour la sécurité nationale. 

Vous étudiez la période 2009-2025. Peut-on parler d'un consensus transpartisan ou d'une continuité entre les administrations Obama, Trump et Biden ? Comment le profil des décideurs américains a-t-il évolué, passant – selon une expression que vous citez – de « colombes » à « faucons » ? 

En effet, si l’administration Trump 1 a beaucoup été décrite comme une rupture, voire une anomalie, en matière d’échanges technologiques avec la Chine, j’identifie plusieurs éléments de continuité avec ses prédécesseur et successeur démocrates.  

Dès la fin des années Obama, l’arrivée de Xi Jinping et la montée en puissance simultanée des capacités et des intentions chinoises dégradent la perception que les responsables politiques ont de la Chine : comme le résume un haut fonctionnaire du département du Commerce dans les années 2010, « nous avons tous commencé colombes et fini faucons ».  

S’ajoutant aux facteurs de perception de la menace chinoise déjà à l’œuvre, sous Trump la nomination à plusieurs niveaux du gouvernement de personnalités très hostiles à la Chine accélère la « sécuritisation » des échanges technologiques avec celle-ci – et rend possible l’adoption de nouvelles restrictions, parfois inédites.  

Quant à l’administration Biden, elle ne revient sur certaines mesures de Trump que pour en corriger les failles et mieux exploiter la capacité de l’État à arsenaliser les dépendances. Le Congrès – grand oublié de la littérature scientifique sur ces sujets – contribue activement, à travers les différentes administrations, à désigner les liens technologiques avec la Chine comme un problème de sécurité.  

Ces éléments de continuité traduisent l’émergence de ce que j’analyse, avec le politiste Pierre Muller, comme un nouveau « référentiel global » fondé sur de nouveaux principes :  

  • remise en cause de la mondialisation voire vision du commerce international comme jeu à somme nulle, 
  • conception des interdépendances économiques comme des problèmes sécuritaires, 
  • perception de la Chine comme « presque pair » et principale menace étatique de long terme. 

Si ce référentiel est de plus en plus largement partagé à partir de la fin des années 2010, il ne faut pas pour autant penser que la réaction politique à ce nouveau « lieu commun » relève de l’évidence ! Les politiques adoptées, elles, sont loin d’être consensuelles, mais résultent de négociations entre les différents acteurs de l’exécutif, du Congrès voire du secteur privé.  C’est le cœur de ma thèse : démontrer que les politiques technologiques américaines sont construites par la combinaison entre le poids des contraintes internationales externes (notamment la montée en puissance chinoise) et la « marge de jeu » des acteurs qui l’expriment et les traduisent en politiques.

Vous montrez que cette politique n'est pas monolithique mais résulte de marchandages intenses entre acteurs. Comment s'articule concrètement l'arbitrage permanent entre la prospérité économique (portée par le Commerce ou le Trésor) et la sécurité nationale (portée par la Défense ou le Congrès) ? 

On évoque souvent la réaction « des États-Unis » ou « de Washington » face à la Chine, mais il me semblait crucial – dans la continuité des travaux du chercheur en science politique Graham Allison et de toute la littérature d’Analyse de la Politique Étrangère – d’ouvrir la « boîte noire » pour comprendre quels conflits et compromis entre acteurs ont mené aux restrictions américaines.  Car si tous les acteurs (de la Maison Blanche au département du Commerce, en passant par le Trésor, le Pentagone ou le Congrès) veulent protéger la sécurité nationale et assurer la prospérité économique, tous n’ont pas la même vision des risques posés par la Chine, et des outils et acteurs pertinents pour y répondre.  

Par exemple, dans les entretiens que j’ai menés, les représentants du département de la Défense et les « faucons » au Congrès défendant l’élargissement des restrictions imposées à la Chine accusent le département du Commerce d’être laxiste et trop proche du monde des affaires, tandis que le département du Commerce défend l’emploi de mesures ciblées et raille parfois la tendance du Pentagone à avoir « peur de son ombre » !  

Les lignes de fracture sont toutefois plus fines qu’une stricte opposition entre ministères économiques et régaliens : elles opposent aussi tenants d’un Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis (CFIUS) élargi et tenants du contrôle des exportations, approche par listes et approche sectorielle sur les investissements sortants, Chambre et Sénat, la commission des affaires étrangères à celle sur les services financiers… Analyser ces « jeux de marchandages » est indispensable pour comprendre le périmètre des mesures adoptées, leur rationalité et leur chronologie.  

Il faut aussi préciser que cet arbitrage entre prospérité et sécurité, dont découlent les restrictions imposées au commerce, n’oppose pas deux objectifs aussi nettement séparés qu’on pourrait le croire. C’est un dilemme ancien (il traverse l’histoire des contrôles sur les exportations) dont les termes ne sont jamais fixés une fois pour toutes.  

En matière d’échanges avec la Chine, ce débat connait un tournant à partir des années 1980, lorsque le département de la Défense américain devient de plus en plus dépendant du secteur privé et de ses innovations technologiques à double usage. Cette évolution complexifie le débat au-delà d’une binarité sécurité-restriction contre prospérité-circulation : dans certains cas, les restrictions nuisent autant à la sécurité qu’à la prospérité, tandis que dans d’autres le profit économique généré par la circulation des biens renforce la sécurité.  

Ainsi, à partir des années 1990, une coalition grandissante (étudiée par le politiste Hugo Meijer) défendait l’idée que libéraliser les contrôles servait aussi la sécurité, en permettant aux entreprises américaines de générer grâce aux exportations des revenus qu’elles pouvaient réinvestir dans la R&D pour continuer de « courir plus vite » que la Chine.  

Toute ma période d’étude raconte le renversement de ce nexus économico-sécuritaire : ce qui tirait les États-Unis vers l’ouverture les pousse désormais vers la fermeture.

Vous analysez la mutation de structures comme le Bureau de l'industrie et de la sécurité (BIS) au département du Commerce. Comment l'administration américaine parvient-elle à exploiter ce que l'on appelle l'effet goulet d'étranglement (choke point) pour asphyxier des géants chinois comme Huawei ou restreindre l'accès de la Chine aux semi-conducteurs les plus avancés ? 

Selon Newman et Farrell, les États bénéficiant d’une centralité dans les structures internationales en réseau par lesquelles transitent l’argent, les biens et l’information peuvent « arsenaliser les interdépendances » à travers deux stratégies. La première est l’« effet panoptique » : la maitrise des nœuds importants du réseau permet, comme dans le panoptique de Bentham, à un petit nombre d’acteurs de « voir » (c’est à-dire d’extraire un avantage informationnel sur) beaucoup d’autres acteurs. Le second est l’effet « goulet d’étranglement », permettant de couper l’accès de certains adversaires aux flux circulant par le réseau. 

Au cours des années Trump et Biden, l’exécutif et le Congrès renforcent la capacité du département du Commerce, et en particulier du Bureau pour l’industrie et la sécurité (BIS), à exploiter ces deux effets dans le cadre de la compétition avec la Chine. Au sein du département du Commerce, le BIS est le bureau chargé du contrôle des exportations de biens à double usage. Depuis la fin de la Guerre froide, ces contrôles étaient utilisés comme un outil de non-prolifération ciblant surtout les technologies directement liées au développement des armes.  

Je montre qu’à partir de la fin des années 2010, ils dépassent cet usage restreint et sont progressivement utilisés comme un levier dans la compétition technologique. Grâce à leur centralité dans certaines chaînes d’approvisionnement mondiales, les États-Unis peuvent faire jouer l’effet « goulet d’étranglement » et priver certaines entreprises voire toute la Chine de certains composants clés, comme les semi-conducteurs et leurs équipements de fabrication. Huawei est par exemple inscrit sur une liste de sanctions en 2019, ce qui le prive de certains équipements américains mais aussi étrangers, grâce à la portée extraterritoriale des restrictions. 

D’autres contrôles adoptés par le BIS en octobre 2022 interdisent la vente de semi-conducteurs avancés à toute entreprise chinoise. L’administration Biden missionne aussi le BIS de collecter certaines données, par exemple sur les personnes étrangères utilisant les services cloud américains pour entraîner leur modèle d’IA – illustrant ainsi la mobilisation de l’« effet panoptique ». 

Je compare ainsi la transformation du département du Commerce à celle opérée par le département du Trésor après le 11-Septembre : d’un acteur secondaire sur les questions technologiques et sécuritaires, il devient le fer de lance du déploiement de politiques technologiques au service de la sécurité économique et nationale, capable d’arsenaliser les interdépendances pour répondre à la menace.

Washington déploie une véritable « diplomatie d'exclusion des technologies chinoises ». Par quels mécanismes juridiques et politiques (comme l'application extraterritoriale de la règle du produit direct étranger - FDPR) les États-Unis parviennent-ils à contraindre leurs alliés ou des entreprises tierces (comme le néerlandais ASML) à s'aligner sur leurs restrictions ? 

Cette diplomatie d’exclusion projette au-delà des frontières les politiques internes de protection, avec un double but constant : freiner l’adoption par les alliés de technologies chinoises jugées non fiables, et empêcher les transferts de technologies – puis, sous Biden, les investissements – vers la Chine.  

Sur les flux entrants, l’ouverture des partenaires aux technologies chinoises, l’objectif est d’obtenir l’exclusion de fournisseurs jugés non fiables, au premier chef Huawei dans la 5G, puis un périmètre croissant de secteurs (semi-conducteurs, aviation, IA). Les États-Unis y recourent à un dosage de persuasion, de contrainte et d’incitation : campagnes de « sensibilisation à la menace » et partage de renseignements déclassifiés pour « éduquer » les alliés ; menaces de dégrader la relation ou restreindre le partage de renseignement en cas d’adoption ; et promotion d’alternatives non chinoises.  

Sous Trump, l’approche est frontale et largement unilatérale. Biden conserve ce but mais y ajoute un puissant volet incitatif (financements et aide au développement conditionnés à l’emploi de « fournisseurs de confiance ») et une coopération renforcée sur le filtrage des investissements chinois entrants.  

Sur les flux sortants, les administrations Trump et (surtout) Biden tentent d’empêcher leurs partenaires (Japon, Pays-Bas, Allemagne) de vendre à la Chine certaines technologies, particulièrement dans les semi-conducteurs. Elles déploient à cette fin une panoplie d’instruments plus ou moins coercitifs – « un processus où nous les avons cajolés, leur avons tenu la main et leur avons parfois tordu le bras » comme le résume un diplomate.  

Le levier le plus efficace est juridique : l’extraterritorialité du droit américain. Via la règle de minimis et la règle sur les produits directs étrangers (FDPR), Washington soumet à son régime de contrôle les biens fabriqués à l’étranger, ce qui lui permet par exemple d’empêcher la vente de machines de lithographie avancées du néerlandais ASML à la Chine. Cette innovation juridique – obtenue par tâtonnement régulatoire sous Trump et élargie sous Biden – représente ainsi un avantage majeur dans les discussions avec les autres pays, qui ne peuvent choisir qu’entre voir s’appliquer les restrictions américaines sur leurs échanges, ou mettre en œuvre des contrôles équivalents à ceux des États-Unis.

En conclusion, face à cette rivalité systémique sino-américaine où la technologie sert à « gagner le XXIe siècle », quels sont les principaux dilemmes stratégiques pour l'Europe et la France ? Devons-nous adopter le modèle américain de derisking au risque d'une vassalisation technologique, ou existe-t-il une troisième voie souveraine ? 

Mon travail n’a pas de visée prescriptive, mais il éclaire précisément ce dilemme. La rivalité sino-américaine place les Européens dans une position singulière. Proches des États-Unis sur le plan sécuritaire et des valeurs, mais commercialement dépendants de la Chine, ils ne partagent pas pleinement le référentiel américain qui fait de Pékin une menace existentielle.  

Depuis 2019, la Commission européenne qualifie la Chine à la fois de partenaire, de concurrent et de rival systémique, mais cette formule masque une grande diversité de perceptions nationales. La crainte de représailles commerciales, décisive par exemple dans les atermoiements allemands autour de Huawei, pèse lourdement sur toute velléité d’alignement.  

Le dilemme le plus structurant se joue à l’intérieur même de l’Europe, à la fois entre États membres, et entre États et Union européenne. Les enjeux de sécurité économique se situent à l’intersection des compétences économiques de l’Union et des prérogatives nationales en matière de sécurité. Renforcer la coordination européenne suppose de céder de la marge de manœuvre à la Commission, ce que la France et l’Allemagne refusent, y compris au niveau des administrations concernées.  

Mais y renoncer expose chaque État, isolément, à la coercition économique des grandes puissances. L’expérience néerlandaise sur les semi-conducteurs l’illustre bien, Washington ayant préféré bilatéraliser la discussion plutôt que de la voir portée au niveau européen. Une voie souveraine suppose donc de résoudre d’abord le dilemme interne, faute de quoi l’Europe subit la logique du choix de camp et risque la fragmentation au lieu de négocier en partenaires égaux.  

Les initiatives européennes des dernières semaines, notamment le paquet sur la souveraineté technologique, vont dans le bon sens en couplant le développement des capacités européennes à un derisking orienté vers les dépendances chinoises mais aussi américaines. L’usage, en juin 2026, de  mesures de contrôle sur les exportations privant temporairement tous les non-Américains d’accès aux modèles d’IA d’Anthropic, confirme qu’il faut s’attendre à un usage croissant de ces outils de sécurité nationale en dehors de leur périmètre traditionnel – et que l’Europe doit urgemment s’y préparer.

>> Retrouvez cet entretien en intégralité sur le site de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

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Photographie de Mathilde Velliet - Crédit SEIGNETTELAFONTAN

Mathilde VELLIET

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