22
avr
2020
Espace Média L'Ifri dans les médias
Vladimir Putin during a work visit at Matignon, june 21, 2011 in Paris
Tatiana KASTOUEVA-JEAN, citée par Anastasia Becchio pour RFI

Coronavirus, l'adversaire qui désarme Vladimir Poutine

Vladimir Poutine a beau déclarer que « la situation est sous contrôle total », le nombre d’infections continue de croître en Russie. Ce mardi 21 avril, 456 décès ont été enregistrés pour 52 763 cas de Covid-19. Alors que la flambée épidémique avait initialement semblé moins forte que dans la plupart des pays d’Europe occidentale, le nombre de nouvelles infections quotidiennes augmente fortement depuis le début du mois. Les autorités s’attendent à un pic de l’épidémie vers la mi-mai.

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Ce 22 avril 2020 devait être jour de vote populaire en Russie. Les citoyens allaient être consultés sur des amendements à la Constitution, votés par la Douma en début d’année, qui devaient, entre autres, permettre à Vladimir Poutine de briguer un cinquième voire un sixième mandat. Mais l’épidémie de coronavirus est venue perturber ses projets. « Il n’avait pas d’autre choix que de reporter la consultation », constate la politologue russe Tatiana Stanovaya, qui dirige le cabinet d'expertise R.Politik. « Organiser un référendum alors qu’il y avait un risque de regain des infections après le vote, ça n’était pas possible. Vladimir Poutine voulait obtenir une belle image, mais le coronavirus gâche tout. Il était donc plus simple de reporter cette consultation et d’attendre des conditions plus favorables. »

Un autre moment très attendu par le président russe fait les frais de l’épidémie : la grande parade militaire du 9 mai, qui devait marquer le 75e anniversaire de la victoire sur le nazisme, dans la Grande Guerre patriotique. Plusieurs chefs d’État étrangers étaient attendus dont le président français Emmanuel Macron.

Cette épidémie perturbe sérieusement les plans du Kremlin, remarque Tatiana Kastoueva-Jeandirectrice du centre Russie à l’Institut français des relations internationales (Ifri) : « Vladimir Poutine a longuement hésité avant de décider du report de ces deux dates et il a du mal à retomber sur ses pieds pour retrouver une autre légitimité, une autre consolidation dans la gestion courante de la crise ». Et la chercheuse de constater que dans cette crise sanitaire, le pouvoir russe se retrouve privé de repères : « Aucun des leviers habituels du Kremlin ne fonctionne, que ce soit la propagande ou la force. »

Le président russe s’est adressé à la population à plusieurs reprises ces dernières semaines. En ce dimanche pascal pour les orthodoxes, assis devant la cheminée de sa résidence de Novo-Ogarevo, avec sur une table basse les pâtisseries et les œufs décorés de Pâques, Vladimir Poutine s’est employé à rassurer, affirmant que le pays disposait de toutes les ressources pour faire face à l’épidémie.

Les gouverneurs à la manœuvre

Mais à Moscou comme dans le reste du pays, le président russe n’apparaît pas en première ligne dans la gestion de la crise. Il a délégué la tâche aux gouverneurs de région. Dans la capitale russe, c’est le maire Sergueï Sobianine qui a pris la décision d’imposer le confinement général de la population. Depuis le 30 mars, les douze millions de Moscovites ont pour interdiction de quitter leur domicile à moins de se déplacer pour acheter de la nourriture ou des médicaments, pour subir des soins médicaux urgents ou promener leur chien. D’autres régions lui ont emboîté le pas, avec plus ou moins de réticences de la part de la population.

« C’est effectivement l’une des rares fois où la gestion d’une crise est laissée aux régions », constate Tatiana Kastoueva-Jean. Une façon de rejeter la responsabilité sur les régions si les choses venaient à mal tourner, tout en s’assurant que « les bâtons et les carottes restent dans les mains du Kremlin, c’est-à-dire le transfert de ressources et la prise de sanctions à l’encontre de gouverneurs qui ne parviennent pas à gérer la crise ». Les responsables régionaux peuvent encourir jusqu’à sept ans de prison en cas de mauvaise gestion de la crise de coronavirus.

« Vladimir Poutine estime que les régions sont différentes les unes des autres, et il a raison : il est logique que les décisions prises tiennent compte des spécificités régionales »note de son côté Tatiana Stanovaya. « Sa tâche est de veiller simplement à ce que toutes les décisions soient prises au bon moment et de faire pression si besoin. Mais on ne peut pas dire qu’il a délégué les pouvoirs aux régions. Il a délégué la responsabilité… sans les pouvoirs. »

La politologue constate que Vladimir Poutine « prend ses distances avec cette crise du coronavirus. Elle ne l’intéresse pas d’un point de vue politique, comme peuvent l’intéresser la politique étrangère, les décisions stratégiques ou la réforme constitutionnelle ».

Méfiance et inquiétude

Du côté de la population, la crise du coronavirus provoque des réactions contrastées. Certains, en particulier dans les grandes villes, demandent l’instauration d’une sorte d’état d’urgence sanitaire ; d’autres ont manifesté pour exiger la levée du confinement comme en ce début de semaine à Vladikavkaz, dans le Caucase russe, l’une des régions les plus pauvres du pays.

Une certaine forme de défiance et de méfiance de la population se fait jour vis-à-vis des chiffres officiels et des mesures prises. À cela s’ajoute un manque de confiance dans les capacités du système médical russe, qui a subi un processus d’optimisation, avec des réductions de lits ces dernières années.

Enfin, l’inquiétude est grande en particulier du côté des petites et moyennes entreprises durement touchées par le mois d'avril chômé décrété par Vladimir Poutine. « Les irritations s’accumulent et cela aura des conséquences dans l’avenir », pronostique Tatiana Stanovaya. Pour la politologue, le problème n’est pas uniquement lié à la crise du coronavirus. « Vladimir Poutine a changé, il a cessé d’être un leader national. Il a désappris à faire publiquement preuve d’empathie, il ne parle plus la même langue que le peuple, il a pris ses distances, il vit dans son monde avec la Syrie, la Turquie, l’Ukraine, les questions géopolitiques, et je pense que ces lacunes dans le régime auront des conséquences dans l’avenir ».

Une analyse partagée par Tatiana Kastoueva-Jean pour qui le président russe« est en train de rater l’occasion de reconsolider la confiance de la population à son égard, de montrer de la compassion, de l’empathie. On l’a vu jusque-là un peu décalé et pas au top de sa forme pendant la gestion de cette crise ». Pour la directrice du centre Russie à l’Ifri, cela pourrait avoir d’importantes conséquences. « Les derniers sondages du centre Levada montent des tendances qui doivent inquiéter le Kremlin. Ainsi, 50% des personnes interrogées souhaitent voir une rotation au sommet de l’État, de nouveaux visages, et près de 62% de la population souhaiteraient imposer des restrictions d’âge au poste présidentiel. »

Or, les amendements constitutionnels que Vladimir Poutine souhaitait soumettre à la population en ce 22 avril, avant que l’épidémie de coronavirus ne perturbe ses plans, doivent théoriquement lui permettre de rester au pouvoir jusqu’à l’âge de 84 ans.

 

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