11
mar
2022
Espace Média L'Ifri dans les médias
Marc JULIENNE, Konstantinas ANDRIJAUSKAS, cités par Véronique Kiesel pour Le Soir.

Dossier : Bousculée par la guerre en Ukraine, la Chine de Xi Jinping est forcée de cheminer entre deux abîmes

A quelques mois du XXe congrès du Parti, le pouvoir chinois voulait de la stabilité : c’est raté. Le voilà sur une voie escarpée, entre soutien à son partenaire russe et relation à préserver avec l’Occident.

lesoir.jpg

Entre la Russie et l’Occident, la Chine joue les équilibristes

Pour tenter de suspendre l’invasion russe de l’Ukraine, l’Europe joue ces jours-ci la carte chinoise : Emmanuel Macron et Olaf Scholz ont appelé Xi Jinping ce mardi, tandis que le chef de la diplomatie de l’UE Josep Borell s’est entretenu la veille avec Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères. Et le même Borell a plaidé dans une interview pour que la Chine endosse un rôle de médiateur car « il n’y a pas d’alternative ».

De quoi valoir à Xi Jinping le Nobel de la Paix 2022, comme l’évoquent déjà certains, dans une projection qui fait s’étrangler Ouïgours, Hongkongais prodémocratie et Taïwanais ?

Restons plutôt dans le domaine des certitudes. Y figure, après un parcours chaotique au fil des décennies, l’actuelle relation privilégiée entre la Chine et la Russie, cependant mise à l’épreuve par la guerre en Ukraine. « L’amitié entre les deux peuples est solide comme un roc et les perspectives de coopération future sont immenses », a affirmé sans ciller Wang Yi lundi lors de sa conférence de presse annuelle. Du show ?

Neutralité de façade

« Au contraire », décode Marc Julienne, chercheur en charge de la Chine à l’Ifri (Paris). « Cette déclaration a confirmé ce qu’on décryptait en filigrane. Depuis le début de la crise, la Chine affiche une position de neutralité : de bonnes relations tant avec la Russie que l’Ukraine, la réaffirmation de ses principes fondamentaux de politique étrangère, soit le respect de la souveraineté nationale, la non-interférence dans les affaires intérieures d’un Etat tiers et le respect de la Charte de l’ONU. Cependant, toutes ses actions indiquent un soutien tacite à Moscou et zéro soutien à l’Ukraine. »

[...]

« Il n’y a pas de véritable alliance entre la Russie et la Chine », rappelle Marc Julienne, « mais bien un partenariat stratégique de circonstance. Leur principal point commun, c’est l’antiaméricanisme, une convergence sur la lutte contre l’hégémonie américaine, contre l’élargissement de l’Otan et, plus largement en Indo-Pacifique, contre l’alliance Aukus (Australie, Royaume-Uni, USA). A part cela, ils ne partagent pas de vraies convergences politiques. Et ce partenariat a ses limites, avec notamment un total manque de confiance mutuel sur l’Asie centrale et l’Afrique. »

[...]

Ukraine : Xi Jinping en service minimum avec son « ami »

« Certains ont voulu pointer la relation très étroite entre la Chine et l’Ukraine », précise Marc Julienne (Ifri). « Il ne faut pas se tromper : elle n’est pas aussi intense. Au contraire même : depuis 2014 et l’annexion de la Crimée par la Russie, cette relation est plutôt en train de se dégrader puisque l’Ukraine est devenue fermement proeuropéenne et a tenté de se rapprocher de l’Otan. Cela ne convient pas à Pékin. Il s’agit donc d’une relation plutôt volatile. Pour le moment, la Chine n’a pas d’intérêt à soutenir particulièrement l’Ukraine. »

Le 1er mars, l’ambassadeur de Chine à l’ONU, Zhang Jun, avait certes indiqué que « l’Ukraine devait servir de pont entre l’Est et l’Ouest et pas de terrain d’affrontement pour des questions géopolitiques ». Mais il avait ajouté que la situation en Ukraine est quelque chose que la Chine « ne souhaite pas voir et qui n’est dans l’intérêt d’aucune des parties en présence». Tout était dit.

Taïwan : Une attaque chinoise sur « l’île rebelle » ? Pas si simple…

Tandis que montaient ces derniers mois les tensions autour de l’Ukraine, il était tentant de tracer un parallèle avec Taïwan, harcelée de son côté par l’aviation militaire chinoise : ne s’agit-il pas de deux territoires soucieux de préserver leurs libertés, chacun confronté à l’appétit d’un très grand voisin refusant obstinément de le voir sortir de sa sphère d’influence ?

On pensait dans un premier temps que l’invasion russe de l’Ukraine allait peut-être inciter la Chine à passer à l’action à Taïwan : elle aurait même pu profiter du fait que l’Occident a les yeux rivés sur l’Ukraine pour tenter de prendre le contrôle de ce « territoire rebelle »…

Et puis le monde a constaté que l’Ukraine résistait avec vaillance et que l’Occident se mobilisait pour sanctionner le plus sévèrement possible l’agresseur russe, le mettant au ban de la communauté internationale. De quoi faire réfléchir les dirigeants chinois ?

« La Chine observe en tout cas de très près le développement du conflit ukrainien », décode Marc Julienne (Ifri). « Xi Jinping a affirmé clairement sa volonté de reconquérir Taïwan à  court, moyen ou long terme. Il veut être celui qui unifiera Taïwan et la Chine. Tout comme Poutine, il était persuadé du déclin de l’Occident en général, et des États-Unis en particulier, qui seraient incapables de riposter. »

[...]

Taïwan pas si seule

« Ce n’est en effet pas un pas un état de jure, pas selon le droit, mais c’est un État de facto, dirigé par un gouvernement autonome, élu, avec des institutions qui fonctionnent », précise Marc Julienne. « L’attaquer serait donc un acte d’agression et qui irait contre les intérêts des Etats-Unis : Taïwan est un verrou géographique qui empêche la Chine d’avoir un accès libre à l’océan Pacifique. Si la Chine contrôlait cette île, les sous-marins nucléaires chinois pourraient menacer beaucoup plus directement l’ensemble du territoire américain. Taïwan est aussi pour les USA un atout technologique : ce petit pays produit les semi-conducteurs les plus performants. Washington ne laisserait pas Pékin mettre la main sur ces composants essentiels à l’intelligence artificielle, aux voitures autonomes, aux technologies spatiales. »

UE : Relancer la relation distendue avec Pékin ?

Et si la crise ukrainienne offrait une occasion pour tenter de renouer des relations distendues entre la Chine et l’Union européenne ? C’est le pari – pas simple – qu’ont fait plusieurs dirigeants européens (Emmanuel Macron, Olaf Scholz, Josep Borell, lire ci-contre) en gardant le contact avec le sommet du pouvoir chinois, essayant de l’inciter à faire pression sur son partenaire russe pour arrêter les combats.

Après avoir conclu à l’arraché le 30 décembre 2020 un accord sur leurs investissements mutuels, la Chine et l’UE avaient vu leurs relations singulièrement se dégrader : l’UE avait en effet imposé en mars 2021 des sanctions contre quatre dirigeants du Xinjiang, cette région dans laquelle les musulmans ouïgours sont victimes d’une répression d’Etat généralisée. Pékin avait répliqué en sanctionnant dix personnalités européennes, dont le député fédéral belge Samuel Cogolati, et quatre fondations européennes, tous accusés « de propager des mensonges ». L’accord sur les investissements avait donc été suspendu par l’UE en mai dernier.

[...]

« Les relations entre l’UE et la Chine sont en dégradation constante depuis au moins 2019 », confirme Marc Julienne (Ifri). « La crise en Ukraine, pour le moment, n’aggrave pas cette situation mais ne l’améliore pas non plus. Juste avant cette guerre, un nouveau point de tension entre la Chine et l’UE a surgi à propos de la Lituanie. »

L’ouverture à la mi-novembre 2021 d’un Bureau de représentation taïwanais dans ce pays balte membre de l’UE a en effet déclenché une crise diplomatique sans précédent avec la Chine. Elle a eu recours, comme l’explique Konstantinas Andrijauskas dans une publication de l’Ifri, « à des mesures de coercition économique massives pour faire pression sur Vilnius, comme le gel du commerce bilatéral. Des multinationales européennes ont également signalé que Pékin avait bloqué leurs exportations en raison de la présence de composants lituaniens dans leurs produits ».

Et fin janvier de cette année, l’UE a déposé plainte auprès de l’Organisation mondiale du commerce contre la Chine pour pratiques commerciales discriminatoires contre la Lituanie. « C’est assez ironique de voir que la Chine accuse les Européens et les Occidentaux d’imposer des sanctions “unilatérales” contre la  Russie alors même qu’elle fait exactement la même chose avec un grand nombre d’États, dont la Lituanie ! »,ajoute Marc Julienne.

[...]

>> Retrouver le dossier sur la géopolitique de la Chine sur le site de Le Soir.

 

 

Mots-clés
guerre en Ukraine Chine Russie Taïwan Ukraine