24
mai
2021
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La question palestinienne, du déni aux affrontements

Depuis les Printemps arabes et leur cortège de violences, notamment en Syrie, le développement du terrorisme et la menace hégémonique de l’Iran, la question palestinienne était sortie de l’agenda international, et niée par Israël même. Les graves événements qui depuis la mi-mai ont atteint Jérusalem et les villes israéliennes de population mixte, les affrontements entre l’armée israélienne et le Hamas, et l’ampleur des manifestations qui ont eu lieu en Cisjordanie montrent que la question palestinienne est non seulement toujours sur la table mais qu’elle reste un problème majeur au Moyen-Orient.

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Les dirigeants israéliens ont toujours nié la réalité de la question palestinienne. En juin 1969, Golda Meïr, interrogée sur l’existence d’un peuple palestinien, répondit : « il n’y a jamais eu rien de tel puisque la Palestine n’a jamais existé ». L’Organisation de libération de la Palestine a été, dès sa création, considérée comme un mouvement terroriste et le demeure aux yeux de nombreux Israéliens. Ce n’est que sous la pression américaine et européenne que le gouvernement israélien d’Yitzhak Shamir s’est résigné à la négociation, poursuivie de façon déterminée par Yitzak Rabin. Les accords d’Oslo conclus en 1993, malgré les réticences de l’armée et des services de renseignements, ont été une réelle avancée. Mais ceux-ci ne faisaient aucune allusion à la création d’un État palestinien. Ces accords, déjà affectés par l’assassinat de Rabin, puis par l’échec de la négociation de Camp David en 2000, sont morts des suites de la politique menée par Ariel Sharon et Benjamin Nétanyahou.

En fait, après l’échec de la deuxième intifada et la fin du terrorisme, la question palestinienne a été considérée par les gouvernements israéliens successifs comme « un conflit de basse intensité » gérable par des moyens adéquats. La seule menace qui pèserait sur Israël, qualifiée d’« existentielle », serait celle de l’Iran. De véritables négociations avec le successeur d’Arafat, Mahmoud Abbas, n’ont jamais été entreprises sauf pendant la brève période où Olmert a été premier ministre. Le leader palestinien, qui par ailleurs a accepté une politique de collaboration avec Israël en matière de sécurité, a perdu sa crédibilité, tandis que, comme l’a bien décrit Charles Enderlin dans son livre Le Grand aveuglement, les autorités israéliennes favorisaient le développement de l’islam radical du Hamas, Une illustration de cette politique a été la façon dont Israël a retiré les colons de Gaza, sans concertation avec l’OLP, permettant au Hamas de présenter ce retrait comme une victoire.

Certes, à partir de Gaza, devenu un émirat islamiste à partir de 2006, des roquettes étaient tirées de façon intermittente sur le territoire israélien proche. Des expéditions punitives ont été ainsi menées par Tsahal, souvent de façon disproportionnée, afin de « tondre le gazon », pour reprendre une expression utilisée par ses responsables. Ce fut le cas en 2009, 2012, 2014, suscitant les protestations de la communauté internationale.

Jérusalem, un épicentre spécialement sensible

La crise de mai 2021, dont une phase vient de s’achever provisoirement, apparaît majeure à plus d’un titre. Elle s’est déroulée sur quatre terrains mais n’a pas impliqué le « front nord » : le Hezbollah n’a pas bougé et a évité toute provocation. Sa solidarité avec les Palestiniens n’a été que verbale.

Chronologiquement, tout a commencé à Jérusalem, à la suite de plusieurs incidents qui ont fait monter la tension depuis plusieurs semaines. La revendication de colons de reprendre à des Arabes des maisons dans le quartier de Cheikh Jarrah a provoqué le 10 mai des incidents violents. Sur l’esplanade des mosquées, l’intervention musclée de la police israélienne, qui a pénétré dans la mosquée al-Aqsa, haut lieu de l’Islam, a été un véritable détonateur. En fait les incidents y étaient déjà fréquents, compte tenu de la volonté de certains activistes juifs de vouloir prier sur l’esplanade des mosquées, notamment les adeptes du Mouvement du Temple qui entendent reconstruire le Temple détruit en l’an 70 à son emplacement d’origine. D’une façon plus générale, des affrontements interviennent régulièrement et de plus en plus souvent entre des mouvements ultra religieux, voire suprémacistes comme l’organisation Lehava, proche de l’idéologie radicale du mouvement kahaniste, et de jeunes Arabes, à Jérusalem comme ailleurs.

Jérusalem, dont l’annexion n’a jamais été reconnue par la communauté internationale, est et restera un épicentre spécialement sensible d’autant plus que son rayonnement religieux s’étend à l’ensemble du monde musulman. Tout incident grave ne peut que susciter des condamnations, y compris des pays les plus modérés ou qui entretiennent des relations avec l’Etat hébreu, comme l’Égypte, l’Arabie saoudite ou la Jordanie gestionnaire des lieux saints.

La réaction du Hamas, qui a déclenché une véritable offensive à l’aveugle sur le territoire israélien, peut s’expliquer par la volonté de répondre politiquement et militairement à l’agression des lieux saints de Jérusalem suscitant une riposte israélienne également violente, l’opération « Gardien des murs ». Alors que le report des élections palestiniennes, décidé tout récemment par Mahmoud Abbas, le prive sans doute d’une nouvelle victoire, notamment à Gaza, sa démonstration de force lui permet d’affirmer son leadership à la tête de la « Résistance » contre Israël, face au Fatah discrédité à l’image de son chef. Le nombre et la portée des tirs de missiles et de roquettes, dont certains ont pu atteindre Tel Aviv ou Jérusalem, ont surpris le commandement de Tsahal. Sur les 4.400 projectiles tirés en 10 jours, certains ont pu franchir le « Dôme de fer » en raison d’un effet de saturation provoqué par la densité des tirs. La présence d’un arsenal aussi important à la disposition du Hamas découle des leçons qu’il a tiré des opérations menées précédemment. En fait, Israël a favorisé l’entrisme de l’Iran qui a apporté progressivement un soutien militaire, non seulement par l’envoi clandestin de missiles, mais en contribuant à organiser sur place la fabrication de roquettes.

La solidarité des Arabes israéliens

Les Palestiniens de Cisjordanie ne sont pas restés silencieux avec de multiples manifestations et un appel à la grève générale qui ont suscité des heurts violents avec l’armée israélienne. Le fait le plus nouveau, et sans doute le plus préoccupant pour les autorités israéliennes, est la solidarité exprimée par les Arabes israéliens et les graves incidents qui se sont déroulés notamment dans les villes mixtes comme Lod. Des lynchages de Juifs et des chasses à l’Arabe ont eu lieu sans que les forces de l’ordre submergées aient pu éviter ces débordements perpétrés essentiellement par des jeunes. Ceci est largement dû à la situation de discrimination dont souffrent les Arabes israéliens, dans les domaines aussi divers que le construction de logement, l’éducation, l’accès aux services publics ou la vie politique. Alors qu’une grande partie de la population arabe se sent, malgré tout, israélienne, une autre partie se sent palestinienne et récuse ce statut de minorité discriminée.

Il est vrai qu’au plus haut niveau des propos ont été tenus en ce sens. On rappellera, que déjà en 2015, Benjamin Nétanyahou avait traité la minorité arabe de « cinquième colonne ». Plusieurs partis, notamment Beit Enou d’Avigor Lieberman, prônent l’expulsion des Arabes, qui représentent 20 % environ de la population israélienne. Un racisme anti arabe, voire la haine de l’Arabe, est cultivé par les mouvements d’extrême droite des ultra-orthodoxes ou des sionistes religieux.

Ces réactions, dont certaines sont anciennes, mais qui se manifestent maintenant au grand jour, vont-elles conduire à une guerre civile comme le pensent certains observateurs ? Il est clair que de part et d’autre, il y a des éléments radicaux qui poussent à la violence. Il faut espérer que des hommes politiques responsables vont s’efforcer de calmer le jeu. Mais il faudrait que cesse le déni face à la question palestinienne.

Un avenir incertain

Quelles conclusions ou leçons peut-on tirer de ces événements tragiques qui ont traumatisé tant la population israélienne qu’arabe ?

Sur le plan de la politique intérieure israélienne, ces événements profitent dans l’immédiat à Nétanyahou, qui apparaît comme l’homme qui a mis fin aux attaques terroristes du Hamas et obtenu ce qu’il a qualifié de « succès exceptionnel ». Il a tenu bon face aux pressions internationales qui l’incitaient à conclure un cessez-le-feu avant que l’armée israélienne ait réalisé les objectifs qu’elle s’était fixés avec l’opération Gardien de Murs. Il engrange un regain de popularité. La coalition en cours de formation, autour de Yaïr Lapid, qui impliquait notamment un soutien des partis arabes, a volé en éclat. Naftali Bennett, chef du parti nationaliste de Nouvelle Droite, s’est rapproché du premier ministre. Mais il n’est pas sûr que ce soit suffisant pour permettre la mise en place d’une coalition stable autour de Benjamin Nétanyahou, honni par une large partie de la population et des responsables politiques. Il est probable que sa fin de règne connaisse encore quelques épisodes avant de probables nouvelle élections.

Quant au Hamas, dirigé à Gaza par Yahia Sinouar, il estime que cet affrontement lui a été politiquement profitable et lui a permis de se présenter en « sauveur d’al-Aqsa » et, à travers son porte-parole, de proclamer sa « victoire » Certes les pertes humaines, essentiellement des civils, ont été importantes, son arsenal militaire a fortement diminué et le réseau de tunnels a été en partie détruit. Mais sa crédibilité, face au Fatah, sort renforcée. Il est probable que la reconstitution de son arsenal et le réaménagement des tunnels se feront dans des délais qui se compteront en mois plutôt qu’en années.

Cette grave crise conduira-t-elle à une reprise des négociations de paix avec les Palestiniens ? On peut en douter. La position traditionnelle, largement soutenue par la classe politique, tous bords confondus, est claire : il n’ y a pas d’interlocuteur valable avec qui négocier. L’un, Mahmoud Abbas, n’est pas crédible même si c’est Israël qui a conduit à cette situation. Quant au Hamas, il est certes crédible mais il s’agit d’un mouvement qualifié de terroriste. D’ailleurs on peut se demander ce qu’il y aurait à négocier : la possibilité d’un État palestinien demeure toujours inacceptable du côté de la classe politique israélienne et, de toute façon, il n’apparaît plus possible compte tenu de l’évolution sur le terrain, avec notamment la présence de six cent mille colons à Jérusalem-est et en Cisjordanie et l’absence de continuité territoriale.

Ainsi, faute de solution de la question palestinienne, le dilemme dans lequel se trouve actuellement Israël – comment vivre avec près de sept millions d’Arabes, discriminés ou occupés - est de plus en plus difficile à trancher. Soit l’égalité des droits entre Arabes et Juifs est reconnu et le caractère juif d’Israël proclamé par la loi fondamentale votée en 2018 s’atténue voire disparaît à terme. Soit Israël continue d’occuper illégalement des territoires sans droits politiques pour ses habitants. Le débat a pris une nouvelle ampleur récemment en Israël comme aux États-Unis, notamment avec le rapport de l’ONG américaine à rayonnement international Human Rights Watch qui a reconnu, que dans les territoires occupés, les critères de l’apartheid étaient réunis. En fait l’image d’Israël sort très affectée de cette crise aussi bien dans les opinions publiques des pays musulmans que dans les pays occidentaux y compris aux États-Unis.

Une bombe à retardement

Au niveau international, cette crise a été très suivie même si la communauté internationale a révélé son incapacité à la maîtriser. Elle a mis dans l’embarras le président Joe Biden, qui manifestement ne considère plus la question palestinienne comme un dossier prioritaire. Poussé par son aile gauche, il a dû assurer un service minimum, mais n’a pu empêcher Nétanyahou de maintenir le calendrier qu’il s’était fixé pour accepter un cessez le feu. Les réactions aux États-Unis montrent le déclin du soutien de la communauté juive américaine de plus en plus critique à l’égard de la politique menée par Nétanyahou et du parti démocrate, notamment parmi la jeune génération. L’appui apporté à Israël devient le fait essentiellement du parti républicain et des chrétiens évangéliques. L’Union européenne, également dans l’embarras, a été largement absente, se contentant de déclarations lénifiantes, compte tenu de l’opposition de certains pays de l’est mais également de l’Allemagne dont le déplacement de son ministre des affaires étrangères, Heiko Maas a pu apparaître comme un blanc-seing donné à Nétanyahou. Quant à la France, elle est discrète, ce qui confirme la volonté du président Macron de se tenir à distance d’un dossier selon lui insoluble. Paradoxalement la Chine s’est départie de sa neutralité habituelle sur ce dossier en condamnant l’inaction du Conseil de sécurité et proposant qu’Israéliens et Palestiniens viennent négocier à Pékin !

Cette crise majeure connaît un répit. Mais on peut craindre qu’elle ne se prolonge et qu’elle soit exploitée par les puissances régionales hostiles à Israël comme la Turquie et l’Iran. La question palestinienne demeure une « bombe à retardement ». Elle demeure une cause d’instabilité supplémentaire au Moyen-Orient même si les pays arabes du Golfe, après une condamnation verbale d’Israël, ne renonceront pas à se rapprocher de lui face à l’ennemi iranien.

 

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