L'Europe face au vertige de l'effacement technologique
La crainte d’un Vieux Continent relégué sous tutelle, entre le rouleau compresseur américain et le soft power chinois, nourrit les angoisses, dans une course à l'intelligence artificielle dont la ligne d’arrivée reste pourtant difficile à définir.
Nous sommes en 2031. ASML, l’une des rares entreprises européennes indispensables au développement de l’IA, est rachetée par une entreprise américaine. Les États-Unis rationnent l’accès à leurs meilleurs modèles. La Chine contrôle toute la robotique industrielle. Moody's place la France sous surveillance. Partout en Europe, les hypothèses de croissance chutent.
Irréaliste ? Pas pour certains investisseurs et membres de think tanks. Réunis en collectif, ils ont rédigé un rapport, Europe 2031, publié le 11 juin dernier et déjà lu, selon eux, par un million de personnes. Leur théorie : sous-estimer l’impact de la technologie précipitera notre déclin et celui de nos valeurs. Troublante coïncidence : dès le lendemain de sa publication, Washington bloque l'accès aux modèles Fable 5 et Mythos 5 d’Anthropic, avant de faire machine arrière une dizaine de jours plus tard.
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Une course à l’aveugle
Le sujet est pourtant loin d’être ignoré. La Commission européenne a présenté en avril 2025 un plan destiné à faire de l'Europe "un continent IA", promettant de mobiliser 200 milliards d’euros, dont 10 % fléchés vers de très grands pôles de calcul. La réduction des dépendances technologiques est devenue l’une des plus grandes préoccupations des cercles économiques. Et, depuis un an, les grandes entreprises signent tour à tour des partenariats avec Mistral, l’un des seuls éditeurs de modèles européens. Certaines administrations divorcent d’avec Amazon Web Services, Google et Microsoft pour migrer vers des clouds européens.
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Outre-Atlantique, le narratif de la course à l’IA est « omniprésent », mais « sans but toujours très clair », expose Mathilde Velliet, chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri. Elle le rapproche de celui de la conquête spatiale durant la guerre froide, mobilisé pour justifier toujours plus d’investissements et moins de régulation. « Ne pas maîtriser un outil qu’un adversaire déploie, c’est être vulnérable face à lui. »
Mais la comparaison a ses limites. Contrairement à l’URSS et aux États-Unis, les puissances d’aujourd’hui restent économiquement enchevêtrées : les modèles chinois tournent encore sur des puces américaines et des entreprises américaines s’appuient sur des modèles chinois.
Les modèles chinois ont réussi à s’implanter partout
Aux États-Unis, le besoin d’accélérer à tout prix le développement de l’IA a pris de l’ampleur, surtout depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche.
« Dès son arrivée, il a supprimé des mesures de Biden pour pousser un agenda de dérégulation », rappelle la chercheuse. Toutefois, les risques cyber liés aux IA autonomes inquiètent, depuis peu, l’administration américaine, qui tente de reprendre la main. Le débat fait également rage à Washington sur la possible interdiction de certains modèles chinois.
Malgré ces restrictions, les modèles chinois ont réussi à s’implanter un peu partout : aux États-Unis, en Europe, mais aussi en Afrique. Leur qualité et leur prix attractifs séduisent. En effet, la Chine a fait le choix de rendre ses modèles librement téléchargeables, à l’inverse d’Anthropic et OpenAI.
« La Chine utilise la diffusion de l’IA pour se dépeindre comme une puissance bienfaitrice, qui contribue au développement du Sud global et défend la souveraineté numérique des États, pointe Mathilde Velliet. C’est aussi un outil d’influence, qui permet d’avoir un poids dans les organismes de détermination des standards. »
Au-delà de son rival chinois, la course à l’IA se heurte à des obstacles internes.
Des révoltes citoyennes se multiplient aux États-Unis contre les data centers, devenus le nouvel ennemi public. Sept Américains sur dix s’opposent à la construction d’un data center dans leur région, selon un sondage Gallup de mai 2026.
Une colère bipartisane, pointe Mathilde Velliet. Le pays qui prétend gagner la course n’a pas réussi à convaincre sa population de son intérêt.
L’Europe pourrait avoir, sur ce point précis, une carte à jouer. Si la régulation est souvent présentée comme un handicap face à la vitesse américaine ou chinoise, elle inspire aussi confiance. Dans 25 pays sondés par Pew Research en 2025, la confiance envers l’Union européenne pour réguler l’IA atteint 53 %, en moyenne, contre 37 % pour les États-Unis et 27 % pour la Chine.
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