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Mais comment fait vraiment la Chine pour garantir un tel niveau de sécurité… et de contestations canalisées ?

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Alors que la France débat de sécurité, d’insécurité et d’émeutes, la Chine fait souvent figure de modèle d’ordre. Il serait dû, selon les uns, à une surveillance technologique omniprésente et, selon les autres, à une culture confucéenne de l’harmonie. Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l’Ifri, démonte ces clichés. Il décrit un pouvoir obsédé par le risque de soulèvement, un appareil sécuritaire militarisé sous Xi Jinping et une corruption systémique.

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Pékin, Chine - 5 mars 2024 : Xi Jinping en entendant le Premier ministre
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Ce qu’il faut en retenir

  • L’ordre chinois n’a rien de naturel. L’histoire de la Chine est émaillée de révoltes et de révolutions, des Taiping à Tiananmen, jusqu’aux manifestations contre le zéro Covid en 2022. C’est précisément ce risque d’instabilité qui explique la fermeté du pouvoir.

  • Le confucianisme est un outil politique. Banni sous Mao, il est réhabilité sous Xi Jinping, qui y trouve une justification du respect de la hiérarchie, et donc de son propre pouvoir.

  • Le Parti redoute d’abord son propre peuple. Sa principale menace est intérieure, d’où l’obsession du weiwen, le maintien de la stabilité. Elle se traduit par la sinisation des minorités et la surveillance des diasporas jusqu’à l’étranger.

  • L’appareil sécuritaire a été militarisé. Xi Jinping a placé la Police armée du peuple sous la seule tutelle de l’armée et renforcé la surveillance technologique. Il mène aussi une campagne anticorruption toujours plus sévère, dans un système où la corruption reste la condition de l’avancement

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Avec le débat actuel en France sur la sécurité, l’insécurité et les émeutes, on peut se demander comment les Chinois, eux, maintiennent leur sécurité intérieure. On présente souvent la Chine comme le pays de l’ordre, ce que l’on attribue, vu de France, à la surveillance technologique, avec le crédit social, mais aussi à la culture confucéenne de l’harmonie. Qu’en est-il réellement ?

Marc Julienne : C’est sûr qu’en Chine règne l’ordre. Mais si la Chine est un pays très ordonné, c’est justement parce qu’il y a des risques d’instabilité très forts que les pouvoirs publics sont extrêmement fermes avec le maintien de l’ordre. Je voudrais donc tordre le cou à l’idée que la Chine serait un pays harmonieux, confucéen, où les Chinois seraient un peuple naturellement ordonné. Ce serait essentialiser le peuple et la culture chinoise, et cela me semble très loin de la réalité de l’histoire longue de la Chine et du peuple chinois, y compris contemporain.

On a souvent l’image d’un peuple chinois extrêmement discipliné. C’est l’image que renvoient les cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques de 2008 ou de 2022, qui ont vraiment marqué les esprits. C’est aussi celle des écoles chinoises, où tout le monde a le doigt sur la couture du pantalon. En réalité, cet ordre existe justement parce que l’histoire de la Chine est émaillée de révoltes. À l’échelle française ou européenne, il serait d’ailleurs plus correct de parler de révolutions, à toutes les époques. Au XIXe siècle, la révolte des Taiping, une révolte millénariste, a duré plus d’une décennie et a fait des dizaines de millions de morts. À côté, la Révolution française paraît finalement une simple révolte. Le XXe siècle, c’est plus de 30 ans de guerre civile. Le Parti communiste parle du « siècle des humiliations », pendant lequel les puissances étrangères auraient entravé le développement de la Chine et l’auraient humiliée. Mais il oublie de dire que la guerre civile entre les nationalistes et les communistes de Mao est une guerre de Chinois contre des Chinois, qui aboutit à une révolution communiste. On est très loin d’un ordre confucéen et d’une grande discipline populaire.

Ensuite, le maoïsme, ce n’est que du chaos, et même du chaos érigé en politique publique. Mao Zedong a utilisé à plusieurs reprises des campagnes de masse. Il a volontairement créé le désordre pour se maintenir au pouvoir à des moments où il était marginalisé. En 1976, après la mort de Zhou Enlai, il y a eu sur la place Tiananmen des mobilisations étudiantes que beaucoup ont oubliées, et qui se sont transformées en contestation politique. Puis il y a celles dont tout le monde se souvient, en 1989. Elles ont duré deux mois et se sont terminées dans le sang, quand les autorités ont envoyé l’armée réprimer brutalement les étudiants.

Aujourd’hui encore, des gens descendent régulièrement dans la rue. En 2022, pendant la Coupe du monde de football, la Chine vivait depuis trois ans avec le Covid-19 et des confinements généralisés. Les Chinois étaient enfermés chez eux, parfois dans des immeubles scellés. Ils voyaient le monde entier se réunir dans des stades au Qatar sans même porter de masque, alors qu’on leur répétait depuis trois ans que la Chine avait le meilleur système de gestion des crises sanitaires. Les autorités ont même utilisé l’intelligence artificielle pour essayer de mettre des masques au public des stades. Mais cela ne fonctionnait pas, et les Chinois ne sont pas dupes de ce type de subterfuges. Ils sont descendus dans la rue à travers toute la Chine, de Shanghai à Urumqi au Xinjiang. Quelques jours plus tard, les autorités ont levé sans délai la politique zéro Covid.

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D’abord, le Parti connaît l’histoire de la Chine et sa propre histoire : il est arrivé au pouvoir par la révolution, il pourrait tout aussi bien en être chassé par la révolution.

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Marc JULIENNE
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Le Parti mobilise volontiers le registre de l’harmonie et de la tradition confucéenne. Quelle est la part réelle de cette culture politique, et qu’est-ce qui relève de la construction idéologique ?

Marc Julienne : Je ne sais pas si l’on entend toujours autant la notion d’harmonie dans la doctrine du Parti. C’était surtout un terme utilisé sous Hu Jintao, le prédécesseur de Xi Jinping. Sur le confucianisme, c’est ambivalent. Oui, le confucianisme est remis à l’ordre du jour, particulièrement sous Xi Jinping. Mais c’est nouveau, car Mao avait éradiqué ce qu’il appelait les « vieilleries », notamment les religions et le confucianisme. Dans une logique très marxiste, il s’agissait de créer un homme nouveau et une société nouvelle. Cela passait par la collectivisation et par la déstructuration de la société, de la cellule familiale, des relations amoureuses et de l’éducation. Le confucianisme était à bannir, il était interdit, et l’on a détruit les statues de Confucius à travers toute la Chine. Depuis les années 2000, on observe le phénomène inverse, très fort sous Xi Jinping. On ne dit plus qu’avec la République populaire on va créer une société nouvelle. On la revendique au contraire comme la continuation, voire l’apogée, de 5 000 ans d’histoire chinoise.

Le confucianisme est ancré en Chine, et d’ailleurs dans beaucoup de pays asiatiques. Il y a donc quelque chose de réel, qui est entretenu par les autorités, d’autant que le confucianisme est fondé sur la piété filiale et le respect de la hiérarchie. Xi Jinping y trouve son compte. Depuis 13 ans qu’il est au pouvoir, il a très massivement renforcé le contrôle du Parti sur toutes les sphères de la société, ainsi que son propre rôle de « cœur » du Parti, c’est le terme utilisé. Si l’on respecte la hiérarchie, il faut respecter le maître parmi les maîtres, c’est-à-dire le secrétaire général du Parti communiste, lui-même. C’est donc utilisé politiquement.

Mais dire que le confucianisme est une réalité dans la culture chinoise ne veut pas dire que les Chinois sont tous de fervents confucéens. Il y a de l’individualisme en Chine, il y a de l’indiscipline. C’est peut-être justement parce qu’il y a toujours un risque d’instabilité que les autorités sont particulièrement rigides.

Un point me semble très important à avoir en tête : pour le Parti communiste, la menace la plus importante, ce ne sont ni les États-Unis ni les menaces extérieures. Ce sont les risques intérieurs, qu’ils soient sociaux, culturels ou économiques, et notamment le risque d’un soulèvement. D’abord, le Parti connaît l’histoire de la Chine et sa propre histoire : il est arrivé au pouvoir par la révolution, il pourrait tout aussi bien en être chassé par la révolution. Ensuite, le Parti a beau compter environ 100 millions de membres, ce qui est évidemment colossal, cela reste 100 millions sur 1,4 milliard d’habitants. Il faut relativiser son poids dans l’ensemble de la société.

 

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Pour le Parti communiste, la menace la plus importante, ce ne sont ni les États-Unis ni les menaces extérieures. Ce sont les risques intérieurs, qu’ils soient sociaux, culturels ou économiques, et notamment le risque d’un soulèvement.

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