Rôle croissant du FSB, sondages secrets... Vladimir Poutine, la paranoïa au service de sa survie
Privée d'Internet et d'essence, la population russe restera-t-elle silencieuse ? A deux mois d'élections importantes, le pouvoir se crispe. Et pourrait se durcir encore.
C’est un rapport épais qui, chaque semaine, atterrit sur le bureau de Vladimir Poutine. Produit par le très secret "Service sociologique", il sonde les humeurs et les états d’âme de 5 000 Russes, questionnés – souvent à leur insu - par des agents fédéraux qui sillonnent le pays, de Rostov à Vladivostok. Tout y est consigné : leurs frustrations, leur lassitude et leurs colères, de plus en plus vives – qu’il s’agisse des pénuries d’essence, de l’inflation ou de ces coupures Internet qui exaspèrent tant les Moscovites. Grâce à ce "sismographe" capable de détecter les éruptions populaires, Poutine sait tout. S’il le faut, il lâche du lest.
Mais il peut aussi tuer dans l’œuf toute critique sur cette "opération spéciale" qui, après 1 600 jours de combats, tourne au vinaigre. Car cette guerre, qui devait à tout prix rester invisible, s’invite désormais dans la vie quotidienne. Dans un Kremlin hanté par les attaques de drones ukrainiens et les assassinats de hauts responsables militaires, la paranoïa est à son comble. Et la baisse de popularité du président russe, alors que des élections législatives ont lieu dans deux mois, n’arrange rien. Terré dans ses bunkers, Poutine - qui n’envisage pas la paix, contrairement à ce qu’affirme Donald Trump - risque donc de durcir encore son pouvoir, dans la plus pure tradition soviétique. Car c’est son logiciel. Celui du KGB, qui n’a jamais vraiment cessé de régner sur le pays.
"Les anciens du KGB, ça n’existe pas"
Au début des années 2000, les anciens dissidents avaient pourtant lancé un cri d’alarme, en voyant la société russe s’enthousiasmer - un peu trop vite à leur goût - pour son nouveau président. Auréolé d’une carrière d’espion, ce jeune homme énergique promettait de remettre de l’ordre en Russie et d’y faire respecter la loi, tout en clamant son amour pour la démocratie. Leur avertissement tenait en une phrase : "Les anciens du KGB, ça n’existe pas."
Ils avaient raison. Vingt-cinq ans plus tard, le KGB est toujours là. Scindé en plusieurs entités [SVR pour les opérations à l’étranger, FSB pour les affaires intérieures…], mais plus puissant que jamais. Avec la bénédiction de leur chef suprême, Vladimir Poutine, ces silovikis, terme russe désignant les membres des "structures de force" (services spéciaux, police) se sont emparés de l’Etat russe. "Ils ont tout investi : l’administration présidentielle, le Parlement, les postes de gouverneurs et même les ministères civils", énumère une source russe qui, lorsqu’elle travaillait au Kremlin, les a vus "sortir des caves pour, peu à peu, monter dans les étages du pouvoir". "Dans toutes les institutions, y compris les universités, les numéros deux ou trois de l’organigramme sont tenus par des membres - ou d’anciens membres - des services, confirme Tatiana Kastouéva-Jean, politologue à l’Institut français des relations internationales. Le pays est noyauté par le FSB."
Cette "OPA" sur l’Etat s’est faite en grande partie de façon informelle. En Russie, la pratique du pouvoir n’a pas grand-chose à voir avec la loi et les institutions. C’est une constellation de clans, de "tours du Kremlin", comme le formulent les politologues, qui rivalisent entre elles pour gagner la faveur du "tsar" et se voir confier des pans entiers de l’activité du pays… Et avec eux, pouvoir et richesse. L’invasion de l’Ukraine a accéléré le mouvement.
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Démesurée, même. "Traditionnellement, Poutine a toujours maintenu l’équilibre entre deux groupes : les forces de sécurité et le clan 'libéral-technocrate', auquel appartient, notamment, l'administration présidentielle. Mais depuis 2022, celle-ci a perdu de son influence et se retrouve au service des silovikis", affirme un politologue russe, qui veut rester anonyme.
La survie du régime
Conséquence, les arbitrages ne se font plus en fonction des intérêts de la population, mais de la survie du régime et de ses affidés. "Facteur aggravant, les conséquences sociales des décisions ne sont pas prises en compte, poursuit Tatiana Kastouéva-Jean. On le voit avec Internet." En février dernier, l’Etat a déclaré la guerre à Telegram, la messagerie la plus populaire du pays. Pour se connecter aux réseaux, les Russes doivent désormais jongler entre plusieurs "applis" et VPN. Devenu un enjeu de sécurité nationale, Internet est désormais géré par le FSB.
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Il limite ses déplacements
Difficile, dans ces conditions, de souscrire au discours d’un Poutine déconnecté de la réalité. Certes, le président russe est plus "bunkerisé" que jamais. Il passe le plus clair de son temps dans des abris, notamment dans la région de Krasnodar. Ses déplacements sont limités au maximum. Soumis à des conditions draconiennes, son personnel a l’interdiction de prendre des transports en commun, tandis que des caméras sont installées à leur domicile ! Confiné, mais pas coupé du monde. Ses dernières sorties médiatiques le montrent, Poutine est assez conscient des difficultés du pays, tant sociales qu'économiques.
Son optimisme démesuré sur l’évolution du conflit laisse, en revanche, perplexe. Tandis que les drones ukrainiens survolent par centaines le territoire russe, pilonnant usines et raffineries, et que son armée piétine sur le front, Poutine assurait, le 11 mai dernier, que la guerre "touchait à sa fin". Dans une interview donnée à l’un de ses propagandistes, début juin, il énumérait, impavide, les noms de villages "libérés" par son armée. Sauf que la plupart étaient toujours tenus par les Ukrainiens, comme l’ont fait remarquer les analystes militaires, des deux côtés du front.
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> Lire l'article dans son intégralité sur le site de l'Express.
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