L'évolution de la doctrine stratégique aux États-Unis
Henry Kissinger a été conseiller pour la sécurité nationale des États-Unis et Secrétaire d’État dans les administrations Nixon et Ford. Il a obtenu le prix Nobel de la paix en 1973 pour son rôle dans la négociation d'un armistice dans la guerre du Vietnam. En 1962, date de parution de son article dans Politique étrangère, Kissinger dirige les études de Défense à l'université Harvard.
Depuis que je suis à Paris, après cinq semaines passées en Orient, j'ai eu de nombreuses conversations avec des amis français et je dois avouer que je suis frappé par l'étendue du désaccord et de l'incompréhension qui se sont développés entre nos deux pays. Je ne prétends pas fixer les responsabilités de cet état de choses. Je crois cependant qu'étant donné le temps que nous vivons, on ne peut concevoir d'avenir pour l'Occident sans la plus étroite collaboration entre les États-Unis et la France. Je ne puis concevoir que l'un ou l'autre de nos deux pays puisse se développer sans l'autre. Je crois que ni l'un ni l'autre de nos deux pays ne pourra éviter la destruction, si l'autre est détruit Je pense que les dangers auxquels nous aurons à faire face ne seront pas seulement le fait de l'Union soviétique ou de la Chine communiste. Je crois qu'au cours des dix ou quinze années qui sont devant nous, toutes les nations occidentales devront tenir compte d'une menace très sérieuse de la part de nouvelles nations, menace qui doit être étudiée avec le plus grand sérieux. Dans ces conditions, nous ne disposons pas de tant de ressources que nous puissions nous permettre de mener entre nous de guerre civile intellectuelle.
Telle est ma conviction personnelle et en conséquence tout ce que je dis doit être interprété comme venant de quelqu'un qui aimerait voir une France forte et la plus étroite relation entre nos deux pays.
Considérons maintenant les problèmes stratégiques qui ont suscité entre nous un certain malentendu. J'exposerai d'abord comment j'interprète la pensée américaine sur l'OTAN et comment la doctrine américaine envisage les divers efforts pour créer des forces nucléaires nationales. La doctrine stratégique américaine et en vérité la situation stratégique à laquelle elle s'appliquait, ont passé par trois ou quatre phases distinctes. La première est la période pendant laquelle les États-Unis possédaient le monopole de l'arme atomique et le monopole des moyens de transport de l'arme. Dans la seconde période, les États-Unis ne possédaient plus le monopole de l'arme nucléaire mais continuaient pratiquement à posséder le monopole des moyens de transport de l'arme. Dans cette seconde période, les États-Unis auraient probablement pu remporter la victoire dans une guerre générale, soit en frappant les premiers avec les armes nucléaires (first strike), soit en frappant les seconds (second strike). Les forces de représailles des États-Unis étaient techniquement parlant invulnérables alors que les forces de représailles soviétiques étaient techniquement parlant vulnérables.
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L'évolution de la doctrine stratégique aux États-Unis
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