Les guerres de la prochaine décennie
La prospective dans le domaine stratégique est un exercice d’autant plus ardu que les prévisions peuvent avoir un impact sur le cours des événements. Si quelques grandes tendances de l’évolution de la conflictualité dans la prochaine décennie peuvent être identifiées, les prévisions précises sont impossibles. Une seule chose paraît certaine : au cours des dix prochaines années, les décideurs risquent d’être confrontés à des surprises aux conséquences importantes.
Les spécialistes des questions de sécurité – responsables militaires, dirigeants politiques, diplomates, fonctionnaires, chercheurs… – fondent leurs analyses sur l’anticipation d’événements porteurs de dangers. Or la fiabilité des prévisions oscille généralement entre le décevant et le lamentable. Les décideurs sont régulièrement pris par surprise – que l’on songe par exemple à l’invasion des îles Falkland par l’Argentine en 1982, à celle du Koweït par l’Irak en 1990, à l’éclatement soudain de la Yougoslavie, aux attentats du 11 septembre 2001, ou encore à la crise financière de 2007-2008.
Les dernières années n’ont pas été chiches d’autres surprises.
Quand les manifestations s’intensifient à Kiev en 2014, certains commentateurs envisagent le départ du président russophile Viktor Ianoukovitch, et présument que Vladimir Poutine pourrait réagir en restreignant les approvisionnements énergétiques. Mais rares sont ceux qui prédisent l’annexion de la Crimée. Or, dès que l’événement survient, et que des enclaves séparatistes soutenues par la Russie sont créées dans la partie orientale de l’Ukraine, les commentaires s’inversent : on craint désormais l’humeur agressive de Poutine, et on recommande aux pays limitrophes de prendre garde. Quoi qu’il en soit, l’agression s’est jusqu’à présent limitée à la Crimée et aux enclaves initialement visées. Fin 2018, la Russie a essayé d’interdire la mer d’Azov à la marine marchande ukrainienne. Cette action a conduit à spéculer sur une invasion imminente de l’Ukraine par la Russie, sans qu’on semble réfléchir plus précisément aux raisons qui pourraient pousser Moscou à agir de la sorte.
En novembre 2016, peu d’observateurs ont anticipé la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine. Sa politique étrangère – marquée par exemple par son rejet du libre-échange et des alliances, ou encore sa sympathie pour les dirigeants autoritaires – correspond aux positions adoptées pendant la campagne électorale. L’hypothèse d’une confrontation avec la Corée du Nord inquiète fortement. Le test par Pyongyang d’un missile balistique de longue portée susceptible d’atteindre le territoire américain ne fait qu’accroître la tension. Quand Donald Trump et Kim Jong-un en viennent à s’insulter publiquement en 2017, beaucoup espèrent qu’une initiative diplomatique viendra apaiser les tensions. Nul n’est alors en mesure de prédire que les deux hommes échangeront en 2018 des lettres d’admiration mutuelle... Dans ce contexte, Trump prédit la dénucléarisation de la Corée du Nord, alors que Kim Jong-un n’a rien promis et qu’aucun élément matériel ne vient justifier cet optimisme. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- La prospective : incertitudes et conséquences
- L’avenir de la conflictualité
Lawrence Freedman est professeur émérite de War studies au King’s College de Londres. Il est l’auteur d’ouvrages de référence sur les questions militaires, dont Strategy: A History, Oxford, Oxford University Press, 2013.
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