Liban : chronique d’un écroulement
Pour pouvoir bénéficier d’un plan de sauvetage international, indispensable à son redressement, le Liban doit mettre en œuvre des réformes structurelles et trouver une solution à la question de l’armement du Hezbollah. La formation d’un gouvernement d’experts indépendants serait un premier pas encourageant. Mais l’équilibre des forces ne permet pas d’envisager une alternative politique : les clans qui tiennent le pays n’ont aucun intérêt à ce que leurs prébendes soient remises en cause.
Une crise politique, économique, financière et sociale secoue le Liban depuis la révolte du 17 octobre 2019. Le naufrage en cours pourrait annoncer une crise humanitaire et un effondrement de l’État. Sans réformes structurelles et mesures anticorruption, la communauté internationale refuse de venir au secours de ce pays en passe de s’écrouler. Déjà intenable, cette situation a été aggravée par l’épidémie de COVID-19 et par l’explosion survenue dans le port de Beyrouth le 4 août 2020.
Surendetté, l’État libanais est aujourd’hui incapable de rembourser ses dettes aux banques locales et aux prêteurs étrangers. Le pays souffre d’une « dépression délibérée » et d’une hyperinflation. À une crise bancaire sans précédent qui affecte l’épargne des particuliers, soumis à des restrictions illégales sur leurs comptes, s’ajoute l’épuisement des réserves en devises de la Banque du Liban (BDL). Les produits de base comme l’essence, le blé et certains médicaments sont importés en dollars. Pour accéder aux marchés internationaux tout en vendant ces produits à bas prix, les importateurs locaux achètent des dollars à la BDL au taux de change officiel de 1 507 livres libanaises (LL) pour un dollar, alors que sur le marché un dollar vaut plus de 8 000 LL. Si la BDL n’était plus en mesure de subventionner ainsi les importations, il en résulterait une chute drastique du pouvoir d’achat et une aggravation de la pauvreté.
La révolte de 2019 a mis en cause la légitimité de la classe dirigeante, tout en faisant naître un espoir de changement. Toutefois, ce mouvement de protestation d’une ampleur inédite a fait long feu, dans un contexte de regain des sensibilités confessionnelles et d’ingérences extérieures. Le changement politique, nécessaire pour amorcer un véritable chantier de réformes, semble dès lors renvoyé aux calendes grecques.
Les forces traditionnelles parviennent à maintenir le statu quo, en envisageant de reproduire une même version d’un gouvernement dysfonctionnel reflétant les équilibres d’un Parlement élu en mai 2018, favorables au Hezbollah et à ses alliés. Les jeux de pouvoir rendent illusoires aussi bien l’exécution des réformes que l’exclusion de ce parti pro-iranien du gouvernement. Or, la première est un prérequis pour l’ensemble de la communauté internationale ; la seconde un préalable pour certains acteurs puissants, en particulier les États-Unis. Comment sauver le pays du Cèdre de l’effondrement annoncé si cette double conditionnalité des aides internationales n’est pas respectée ? Telle est aujourd’hui l’impossible équation libanaise. [...]
PLAN
- Les limites des nouveaux acteurs de la contestation
- Le maintien du statu quo politique
- Le dilemme de la conditionnalité du sauvetage
Nabil el Khoury est docteur en science politique de l’université Paris Descartes, assistant-professeur à l’Université libanaise et à l’Université Antonine, chroniqueur pour le journal électronique arabophone Al-Modon.
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