Stratégie et liberté d’action
Préserver, accroître sa liberté de décider et de faire : c’est le cœur de la stratégie, art de l’agir. Les degrés de liberté d’action constituent une véritable monnaie stratégique, qui se réduit ou croît au fil de la relation avec l’adversaire. Cette monnaie doit être dépensée, l’abstention diminuant la capacité à agir ; mais elle n’existe que par les moyens concrets dont dispose le stratège. Cette liberté d’action est centrale à tous niveaux des stratégies, et pour toutes les stratégies.
La stratégie est l’art de l’action, mais aussi l’art « pour » l’action : elle doit produire des résultats. Dans son style inimitable, Winston Churchill aimait à le répéter : « Quelle que soit sa beauté, l’important pour la stratégie, c’est qu’elle délivre. » Le stratège doit pouvoir agir : l’art de penser l’action n’a d’intérêt qu’à la condition d’être libre de la mettre en œuvre.
Stratégie et liberté d’action sont indissociables à ce point que la seconde est la condition même de la première, mais également son cœur. Acteur-observateur de la guerre du Péloponnèse, élu stratège en son milieu, Thucydide conclut de cette expérience : « L’art de la guerre est l’art de garder sa liberté d’action. » C’est pour contenir l’hégémonie d’Athènes, et donc recouvrer sa liberté d’action, que Sparte se lance dans cette aventure dont elle sort vainqueur après avoir réussi à détruire l’instrument essentiel de la liberté d’action athénienne : sa flotte.
L’essence de la stratégie est de peser sur le cours des événements pour les conduire, en dépit des volontés adverses, malgré l’Autre, vers un résultat espéré : la stratégie résulte donc de la volonté d’un sujet. Si ce dernier, au lieu de maîtriser l’événement, le subit – qu’il soit naturel ou résulte de la volonté adverse –, il perd sa qualité de sujet pour devenir objet. Il n’est donc plus stratège puisqu’il ne peut plus prendre la main sur le présent, le modeler pour le conduire vers le futur voulu. Pas de surprise, donc, lorsque le général Foch, dans ses Principes de la guerre, fait de la liberté d’action – préserver la sienne, la reconstruire lorsqu’elle s’amenuise, réduire celle de l’Autre – le principe cardinal de l’art de la guerre, celui au regard duquel les autres apparaissent comme des corolaires. Pas plus de surprise lorsque, en miroir, Liddell Hart estime que la recherche de la paralysie – physique ou psychologique – de l’Autre est l’essence même de la stratégie.
La monnaie stratégique : les degrés de liberté d’action
Pas de stratégie sans « liberté d’agir », ou plutôt « libertés d’agir » au pluriel. La stratégie se structure en fonction des espaces de liberté dont dispose l’acteur-stratège pour y concevoir et conduire son action. Davantage de degrés de liberté, davantage de variantes possibles ; moins de degrés de liberté, moins de marges de manœuvre et de possibilités pour l’agir.
PLAN
- La monnaie stratégique : les degrés de liberté d’action
- Liberté contre liberté
- Le problème de la pertinence des « degrés de liberté »
- « La stratégie, c’est la liberté en acte »
- Les champs de liberté
Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre, est général de division (2S) et professeur associé à Sciences Po Paris. Il a récemment publié La Dernière Bataille de France, Paris, Gallimard, 2016.
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Stratégie et liberté d’action
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