Un anniversaire à célébrer ? Le couple franco-allemand face à ses contradictions
Cela fait 63 ans depuis la signature du traité de l’Élysée le 22 janvier 1963 – célébré justement la semaine dernière le 22 janvier 2026. Où en est la coopération franco‑allemande, quelques jours après l’anniversaire de ce traité ainsi que celui d’Aix-la-Chapelle, signé le 22 janvier 2019 ?
Jeanette Süß, chercheuse au Comité d’études des relations franco-allemandes à l’Ifri analyse les perspectives pour la relation franco‑allemande d’ici 2027, dans un contexte de changement politique possible.
Encore en 2026, la coopération franco‑allemande reste centrale mais elle n’est plus auto-suffisante. La France et l’Allemagne restent interdépendants pour faire avancer les grands compromis européens, mais les crises récentes (la guerre en Ukraine, la crise énergétique qui en a découlé, la désindustrialisation et la coopération dans la défense) ont fait apparaître des désaccords de rythme et de méthode. Alors que le chancelier Friedrich Merz s’impose comme une nouvelle figure centrale en Europe, Emmanuel Macron entame les dix-huit derniers mois de son mandat dans un contexte politique très fragilisé, marqué par la paralysie parlementaire et les divisions de son camp. Sur la scène internationale, le président français conserve une voix qui compte, portée par son expérience et la crédibilité militaire de la France. Mais en Europe, chacun sait que son temps est compté et que ses marges de manœuvre se réduisent
Entre la France et l’Allemagne, ça a coincé récemment dans le domaine de la défense européenne. Pourquoi est‑il essentiel que la France et l’Allemagne coopèrent davantage en matière de défense au sein de l’UE ?
La France et l’Allemagne concentrent à elles deux une grande partie du PIB, de la population et des capacités industrielles de défense au sein de l’UE, ce qui en fait les deux acteurs clés de toute montée en puissance militaire européenne. La France apporte une culture stratégique d’intervention, une dissuasion nucléaire, des forces projetables et une industrie de défense très intégrée. L’Allemagne apporte un poids financier majeur, une base industrielle lourde en pleine expansion et une position centrale dans l’OTAN et sur le flanc Est. Si ces deux pays ne s’alignent pas, l’Europe de la défense reste un patchwork de projets concurrents, incapable de peser face aux États‑Unis, à la Chine ou à la Russie. À l’inverse, lorsqu’un compromis franco‑allemand se dessine sur les budgets, les capacités prioritaires et la préférence européenne, il entraîne la plupart des autres États membres. Coopérer davantage en défense, c’est donc à la fois une question d’efficacité militaire et de crédibilité politique vis‑à‑vis des partenaires et des adversaires.
Plus concrètement, on a beaucoup entendu parler ce dernier temps des dissonances entre les deux pays quant aux projets d’armements conjoints, notamment le SCAF et le MGCS, sur quels points ça bloque ?
Le SCAF (système de combat aérien du futur) et le MGCS (char de combat du futur) étaient censés symboliser une nouvelle ère d’intégration franco‑allemande, mais ils sont devenus des cas d’école de la difficulté à coopérer en armement. Dans les deux programmes, les mêmes nœuds reviennent : partage du travail entre industriels, droits de propriété intellectuelle, leadership sur les briques technologiques clés et règles d’exportation. Côté aérien, le SCAF a été ralenti par la rivalité entre Dassault et Airbus Defence. Côté terrestre, MGCS a été compliqué par l’entrée de Rheinmetall aux côtés de KNDS, bouleversant l’équilibre initial entre la France et l’Allemagne. Les deux gouvernements ont dû régulièrement intervenir pour débloquer des phases d’étude ou de démonstration, ce qui montre que la coopération industrielle ne suit pas spontanément la volonté politique affichée. Pour l’instant, alors que le MGCS apparaît comme plus résilient, l’avenir du SCAF reste très incertain et il est discuté de poursuivre uniquement certains piliers jugés indispensables.
Ces projets s’opèrent sous toile de fond d’une armée allemande qui fonctionne encore à moitié. L’armée allemande peut‑elle vraiment devenir la plus puissante d’Europe, malgré les défis actuels ?
L’ambition affichée à Berlin est claire : faire de la Bundeswehr la première armée conventionnelle d’Europe, en s’appuyant sur une hausse massive du budget et sur de nouveaux instruments financiers. Le « Sondervermögen » – le fonds spécial décidé après l’invasion de l’Ukraine – a injecté des dizaines de milliards d’euros supplémentaires, et un nouveau mécanisme d’endettement permet de stabiliser un niveau de dépenses élevé sur la durée. Sur le papier, si ces moyens sont correctement utilisés, l’Allemagne peut doter ses forces d’équipements modernes, reconstituer des stocks et jouer un rôle de nation‑cadre majeur au sein de l’OTAN. Mais les défis restent considérables : manque de personnel, lenteurs bureaucratiques, infrastructures insuffisantes et dépendance persistante à certaines capacités américaines. À cela s’ajoutent les tensions politiques internes sur la priorité à donner à la défense par rapport à d’autres dépenses publiques. Autrement dit, le potentiel est indéniable, mais la transformation en « armée la plus puissante d’Europe » dépendra de la capacité à surmonter ces blocages organisationnels et politiques.
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