Algérie - Russie : coopération militaire et énergétique
Non alignée et figure de proue du tiers-mondisme pendant la guerre froide, l'Algérie a clairement affiché, jusqu'aux émeutes d'octobre 1988 et l'ouverture au multipartisme, un tropisme idéologique favorable au système économique et politique prôné par l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Préférence qui prendra la forme, progressivement, d'une coopération militaire, avec en particulier la vente par Moscou à l'armée algérienne de deux sous-marins de la classe Kilo régulièrement entretenus dans les arsenaux russes. Des promotions entières d'officiers et de futurs dirigeants algériens sont formées dans les académies soviétiques. Mais la fin de la guerre froide, puis la guerre civile algérienne, sclérosent la relation entre les deux États.
Le dégel intervient avec l'arrivée d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence algérienne qui réactive la coopération économique et militaire avec Moscou, scellée par la signature en 2001 d'un pacte stratégique algéro-russe. La coopération militaire est désormais particulièrement dense en matière d'exportation d'armements sophistiqués ainsi que dans le domaine de la formation et de l'échange d'expériences. Une aubaine pour Moscou qui sauve des pans entiers de son industrie militaire, notamment aéronautique, via des contrats de vente de 78 Mig-29 AT en 2005, de 50 chasseurs Mig-29 en 2004 et de 28 avions Sukhoi Su-24 Fencer en 2003 - et permet aux Algériens d'éponger leur dette extérieure à l'égard des Russes, soit 2,5 milliards de dollars.
La coopération militaire connaît cependant un revers cinglant lorsqu'en février 2008 le président algérien se rend à Moscou pour officialiser la suspension de la livraison de 28 Mig-29 en raison de ' problèmes techniques '. Vladimir Poutine apprécie peu d'être ainsi mis à l'index, et ne tarde pas à riposter sévèrement. Le journal Kommersant annonce le mois suivant le report de la livraison des 28 chasseurs Su-30MKI pour ' retard de paiement '. Le lien avec le dossier des Mig-29 n'est pas établi, et Alger se garde de commenter cette décision. Mais la Russie a lavé l'affront.
La coopération énergétique est l'autre pilier de la relation. Les deux exportateurs de gaz ont bien compris que le contexte international marqué par une forte demande et l'extrême tension autour d'autres grands producteurs (Iran, Venezuela) leur permet d'être les garants de la sécurité énergétique recherchée par les Occidentaux. C'est dans ce cadre que l'idée d'un cartel sur le modèle de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est souvent reprise par les deux pays. Ainsi l'ambassadeur russe en Algérie expliquait-il en 2007 qu'une approche collective permettrait de ' coordonner les efforts pour une meilleure pénétration sur les marchés du pétrole et du gaz, y compris en Europe, de défendre de concert les intérêts de producteurs, en tenant compte de ceux des consommateurs '. S'agit-il d'une position incantatoire ou d'une véritable stratégie inscrite dans le long terme ?
Même si le géant gazier russe Gazprom a annoncé son intention de développer une entente en matière de prospection, d'extraction, de transport, de traitement et de commercialisation du gaz naturel algérien, les deux pays sont actuellement dans une dynamique bien plus concurrentielle que partenariale. Le marché espagnol en est l'exemple le plus emblématique. En mai 2008, Gas Natural a signé un protocole de collaboration commerciale dans le domaine du gaz naturel liquéfié (GNL) avec le géant russe Gazprom. La proximité géographique aurait pourtant pu sceller le monopole algérien en Espagne grâce au gazoduc transméditerranéen. Mais les positions de José Luis Rodriguez Zapatero sur le Sahara occidental, jugées complaisantes à l'égard du Maroc, ont irrité le régime d'Alger, entraînant l'annulation d'un important contrat gazier en 2007. Face à la versatilité de l'Algérie, Madrid se tourne vers Moscou. Pourtant, la crise géorgienne change singulièrement la donne.
En effet, malgré les difficultés que l'Union européenne (UE) rencontre dans son dialogue énergétique avec Moscou, 50 % du gaz importé en Europe est issu des gazoducs russes. Or la crise dans le Caucase révèle que l'UE ne peut peser politiquement que si elle recherche une diversification de ses importations en hydrocarbures. La situation profiterait-elle alors aux Algériens ? D'autres acteurs verraient d'un mauvais œil l'établissement d'une coopération énergétique privilégiée entre l'Algérie et l'Union. Ce serait le cas des États-Unis, qui redouteraient tout autant la formation d'un axe stratégique Alger-Téhéran-Moscou hostile à leurs intérêts. En visite à Alger le 8 septembre, Condoleezza Rice a une nouvelle fois vanté l'expertise d'Alger en matière de lutte contre le terrorisme. La Chine pourrait également émettre quelques objections. Pékin, qui fournit une main-d'œuvre qualifiée destinée aux grands travaux immobiliers et autoroutiers algériens, et qui représente le deuxième client à l'exportation de l'Algérie, est un partenaire économique considérable.
Face à une demande en hydrocarbures croissante, à la multiplication des pôles stratégiques (États-Unis, UE, Chine) et au délitement des relations Occident-Russie, la création à moyen terme d'une ' OPEG ' (Organisation des pays exportateurs de gaz) n'est désormais plus à exclure. Celle-ci aurait contre elle de réunir des régimes en conflit avec tout ou partie des pays occidentaux (Iran, Venezuela, Russie). L'Algérie aurait-elle intérêt de s'enfermer dans un ' club ' de régimes honnis, ou à l'égard desquels la méfiance est de mise ? Rien n'est moins sûr.
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