Char de combat : obsolescence ou renaissance ?
Depuis février 2022, les forces russes et ukrainiennes ont perdu plus de 5 000 chars de combat, un volume très supérieur à l’ensemble du parc européen actuel. Fer de lance de la doctrine soviétique dont sont issus les deux belligérants, le char a été déployé en grand nombre et s’est avéré être une cible de choix pour des drones devenus de plus en plus nombreux et efficaces au fil des mois. Le grand nombre de vidéos de frappes de drone contre des chars a d’ailleurs poussé un certain nombre d’observateurs à conclure, une fois de plus, à l’obsolescence de ceux-ci sur un champ de bataille moderne. Cette approche doit être nuancée par une étude plus fine des pertes, les drones n’étant que rarement à l’origine de la perte elle-même causée par la conjugaison de plusieurs facteurs comme les mines, l’artillerie ou d’autres armes antichar.
Le drone est plutôt utilisé pour achever un blindé immobilisé et abandonné, pour éviter sa récupération et sa remise en service. De manière intéressante, le duel de chars ne représente qu’une fraction des pertes.
Pour faire face à un champ de bataille plus transparent et plus létal, les deux camps ont adapté leur emploi du segment lourd, favorisant des opérations par temps couvert, moins propice aux drones, ou intégrant des modifications de terrain comme les fameuses cages anti-drone –une innovation russe adoptée ensuite par d’autres armées comme Tsahal. Ces adaptations tactiques et techniques ont permis de réduire les pertes en chars, qui sont surtout utilisés pour l’appui à l’infanterie, à l’image du rôle qui était le leur en 1917 lors de leur première apparition sur le champ de bataille. L’utilisation du char pour réaliser des tirs au-delà de la vue directe est une autre pratique qui s’est généralisée afin de gagner quelques kilomètres et de s’éloigner d’une ligne de front de plus en plus létale. Les quelques percées ont cependant vu l’utilisation plus classique du char dans un retour temporaire à la guerre de mouvement. À plus long terme, des évolutions dans l’architecture même des chars sont envisagées par les deux camps pour correspondre encore davantage à leurs besoins.
Après trois décennies de contraction du parc en service, les armées européennes opèrent un réinvestissement massif autour du char, qui reste un élément indispensable du combat interarmes. La plupart des armées, y compris celles qui l’avaient abandonné une décennie plus tôt, lancent des programmes d’acquisition de nouveaux chars ou de modernisation des parcs existants. Cette dynamique profite notamment à l’industrie allemande, le Leopard 2 étant d’ores et déjà le char moderne le plus répandu en Europe. Les autres acteurs européens historiques de ce secteur – Royaume-Uni, Italie et France – ne produisant plus de chars, ce sont des acteurs extra-européens qui viennent contester le quasi-monopole allemand. La Corée du Sud et les États-Unis ont décroché quelques contrats sur un marché continental renaissant. La compétition pour la prochaine génération de chars semble d’ailleurs devoir s’articuler entre les industries allemandes et sud-coréennes, qui disposent toutes deux d’une solide avance.
De son côté, la France reste pour le moment à l’écart de cette remontée en puissance du segment lourd européen. Le parc national de chars est en cours de modernisation mais celle-ci reste limitée et ne résout pas les obsolescences les plus critiques, comme la motorisation, tandis que la loi de programmation militaire de 2023 ne prévoit pas d’évolution du nombre de chars en service. La situation est d’autant plus problématique qu’il semble impossible de relancer une production de Leclerc stoppée depuis plus de quinze ans, et que son successeur ne devrait pas être disponible dans les forces avant 2045 au mieux. La coopération franco-allemande dans ce domaine reste difficile, tant par le déséquilibre entre les partenaires industriels que par l’écart croissant entre les moyens et les besoins des deux armées. Berlin dispose en effet des atouts financiers et techniques pour développer une solution autonome, une perspective bien moins accessible pour la France.
Sérieusement envisagé au début des années 2000, l’abandon du char par l’armée française ne semble plus d’actualité. Les alternatives à la coopération franco-allemande sont cependant limitées. Outre l’achat sur étagère, des pistes existent au Moyen-Orient comme en Europe, tandis qu’un effort national pourrait permettre de proposer une solution intermédiaire française capable de remettre à niveau l’industrie de défense terrestre française qui a su préserver le cœur de compétence nécessaire. Quelle que soit la solution choisie, la remontée du segment lourd semble indispensable pour soutenir l’ambition française de pouvoir commander un corps d’armée au sein de l’Alliance atlantique à partir de 2030. Sans chercher à égaler les plans polonais ou allemands, qui pourraient dépasser le millier de chars en service, la France doit s’inscrire de manière plus affirmée dans la dynamique de réarmement européenne en cours, sous peine de connaître un déclassement durable.
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