16
sep
2019
Espace Média L'Ifri dans les médias
Marc-Antoine EYL-MAZZEGA, cité par Sébastian Seibt sur France 24

Attaque contre des installations pétrolières saoudiennes : le marché mondial en danger ?

Après l'attaque contre deux installations pétrolières saoudiennes, Riyad est sous pression pour réparer les dégâts au plus vite. Si le retour à la normale traîne, les conséquences pourraient être graves pour le pays et l'économie mondiale.

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Silence radio du côté de l'Arabie saoudite. Deux jours après une attaque de drones qui a frappé deux des plus importants sites pétroliers saoudiens, Riyad n'avait toujours pas fait de point officiel sur l'étendue des dégâts, lundi 16 septembre en fin d'après-midi.

Les conséquences de ces attaques sont en tout cas sans précédent pour le royaume, forcé de réduire de moitié sa production de pétrole. Le reste du monde est également affecté, le marché étant privé de 5,7 millions de barils de brut par jour, soit près de 6 % de la production journalière mondiale d'or noir.

Pays asiatiques en première ligne

Un manque qui risque de toucher en premier lieu les pays asiatiques. "Le plus important client de l'Arabie saoudite est la Chine, avec environ 1,8 million de barils de pétrole saoudien importés par jour. Le Japon arrive en deuxième position avec un million de barils par jour, et l'Inde, à la troisième place, en importe 776 000", précise Ellen Wald, chercheuse principale à 

Mais l'Arabie saoudite, en tant que premier exportateur mondial de pétrole, "joue aussi un rôle essentiel pour l'approvisionnement du marché mondial", précise Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat de l'Institut français des relations internationales (Ifri).

C'est pourquoi "tout le monde attend de savoir très concrètement l'ampleur des destructions et combien de temps prendront les réparations", poursuit l'expert français. Durant le week-end, des sources saoudiennes avaient laissé entendre qu'un retour à la normale pourrait être rapide, suggérant un délai de quelques semaines. Mais cet optimisme ne semblait plus de mise lundi, et l'Arabie saoudite ne devrait pas être en mesure de retrouver son niveau habituel de production avant plusieurs mois, assure l'agence Reuters, citant des sources proches de Saudi Aramco, le groupe pétrolier public saoudien.

Combien de temps ?

Riyad court après le temps dans cette affaire. De l'avis général, si le royaume parvient à tout remettre en ordre en quelques mois, l'impact sur l'approvisionnement en pétrole devrait être limité. Le marché, il est vrai, ne manque pas d'or noir. Le boom du pétrole de schiste aux États-Unis et la hausse de la production russe, notamment, ont contribué à ce que l'offre excède largement la demande, par ailleurs plombée par les tensions commerciales sino-américaines.

Un contexte qui a permis à chacun de se constituer de confortables stocks – à commencer par les pays asiatiques. "La Chine et l'Inde par exemple peuvent tenir un mois en autarcie", souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega. Saudi Aramco a également entreposé des millions de barils de brut au Japon, pour parer, justement, à ce type d'imprévus. "Les Saoudiens vont tout faire pour honorer leurs engagements envers les clients asiatiques afin de maintenir leurs parts de marché", souligne Ali Ghezelbash, directeur associé et spécialiste du Moyen-Orient au cabinet britannique de conseil Critical Resource.

Les États peuvent aussi mobiliser leurs réserves stratégiques, rendues obligatoires par l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Les pays développés disposent ainsi d'environ trois milliards de barils destinés à éviter des situations de pénurie, suffisants pour satisfaire la demande mondiale pendant deux mois si la production mondiale de pétrole tombait à zéro, assure l'AIE. À eux seuls, les États-Unis, forts de leur statut de premier producteur mondial de pétrole, conservent 713 millions de barils de bruts dans leurs réserves.

Trump à la rescousse ?

Le président américain Donald Trump a d'ailleurs annoncé dimanche qu'il était prêt à puiser dans ces stocks. "Ce serait la première fois que les États-Unis joueraient les régulateurs du marché du pétrole. Un retournement de situation majeur pour un pays qui, il y a encore quelques décennies, dépendait du bon vouloir des pays de l'Opep (Organisation des pays producteurs de pétrole)", souligne le Wall Street Journal.

Mais l'annonce de Donald Trump "est avant tout d'ordre psychologique pour calmer les marchés", affirme Ellen Wald. D'abord, parce que les États-Unis dépendent très peu du pétrole saoudien, ce qui limite le risque de pénurie sur le sol américain. Ensuite, parce leurs ports sont déjà pleins et qu'ils peuvent difficilement exporter davantage, ce qui limite leur capacité à jouer les rôles de suppléants de l'Arabie saoudite sur les marchés mondiaux.

Le scénario le plus probable serait, d'après Marc-Antoine Eyl-Mazzega, "'une stratégie décidée par les États membres de l'AIE en coordination avec des pays associés, comme l'Inde et la Chine, en faveur d'une mobilisation progressive des stocks stratégiques".

Mais cette mobilisation ne peut durer qu'un temps. De l'avis des experts interrogés, si Riyad ne parvient pas à remettre sa machine à produire et exporter en ordre de marche en moins d'un an, les risques de pénuries deviendraient réels. "Dans ce cas, la régulation se fera par les prix, et il faudra s'attendre à hausse durable des tarifs du pétrole", explique Ali Ghezelbash.

La pression sur les prix augmenterait encore si la situation diplomatique régionale venait à dégénérer. "Si on se rend compte qu'il faudra beaucoup de temps pour réparer, et qu'en plus il y a une escalade sur le terrain avec des mesures de rétorsion, alors on ouvre la boîte de Pandore", note Marc-Antoine Eyl-Mazzega. À ce titre, la rhétorique de Donald Trump, qui a accusé l'Iran d'être responsable de l'attaque et s'est dit prêt à "riposter", rappelle que la situation pourrait rapidement s'envenimer.

Riyad, de son côté, veut empêcher que les prix flambent car "une hausse profiterait aux producteurs américains de pétrole de schiste [plus cher à produire que le pétrole traditionnel saoudien, NDLR]", note Ali Ghezelbash. Et l'Arabie saoudite a tout fait ces dernières années pour maintenir les tarifs du brut relativement bas afin de contrecarrer les velléités américaines de grappiller des parts de marché.

De toute façon, Donald Trump ne voit pas forcément d'un bon œil un pétrole cher. Surtout dans l'optique de l'élection présidentielle de 2020. "C'est tout le dilemme du locataire de la Maison Blanche : une hausse du cours du baril pourrait favoriser les producteurs américains, mais va se répercuter sur les prix à la pompe qui sont importants pour sa base", note Marc-Antoine Eyl-Mazzega.

Pour l'Arabie saoudite, un rapide retour à la normale n'est pas qu'une question de contrôle des prix. Il en va aussi de la crédibilité de Saudi Aramco. Le royaume prépare depuis plusieurs années l'entrée en Bourse de son géant pétrolier. Une ambition qui vient de prendre du plomb dans l'aile : "Une entrée en Bourse est difficilement envisageable tant que l'Arabie saoudite n'a pas stabilisé sa position régionale. Dans un contexte de fortes tensions, les infrastructures d'Aramco peuvent être détruites", souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega.

 

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