Face aux métaux chinois et américains, le réveil tardif de l’Europe
Le Vieux-Continent a mis en place un cadre, politique et législatif, pour relancer son industrie minière et sa production de métaux. Il peut se prévaloir de quelques succès mais l’argent, les instruments financiers et le pragmatisme font encore cruellement défaut.
C’est un véhicule minier autonome et il s’appelle «Aramac L140B». Son constructeur, l’équipementier français Aramine, l’a présenté le 1er juillet. Ce tracteur peut être utilisé sous terre pendant plus longtemps que s’il était conduit par un humain et ainsi permettre une extraction plus productive.
Le lendemain en Andalousie, il était question d’une autre avancée minière: la société Sandfire Matsa a procédé à une première détonation à distance, télécommandée depuis la surface, dans un gisement polymétallique souterrain, une percée en matière de mine intelligente.
Le 3 juillet, la firme scandinave Boliden a obtenu l’autorisation de poursuivre ses activités extractives à Aitik, au nord de la Suède. Deux semaines plus tôt, dans le voisinage, le groupe LKAB a reçu un feu vert pour étendre son exploitation d’un gisement de fer centenaire à Malmberget et, cet automne, une mine de cuivre sera inaugurée à Skouries, en Grèce.
Lentement mais sûrement, à coups d’annonces qui passent sous les radars helvétiques, des projets miniers se développent en Europe autour des métaux de la transition énergétique et de la défense. Le cuivre, le lithium et des terres rares notamment. Des gouttes timides dans un océan d’inquiétudes géopolitiques.
Réveil tardif
L’UE s’est rendu compte ces dernières années, tardivement, que son approvisionnement en métaux stratégiques dépendait de façon exacerbée de la Chine. Et que pour corriger le tir, et sauver notamment son importante industrie automobile, qui dépend désormais des batteries et donc des métaux, il fallait réagir au quart de tour.
Il y a eu une prise de conscience, puis un élan politique. Bruxelles s’est ensuite fixée des objectifs et dotée d’outils législatifs. On peut citer parmi eux le Critical Raw Materials Act (CRMA), une loi promue en 2024 qui vise à sécuriser l’approvisionnement de métaux critiques dans l’UE. Avec un but: que l’Europe, d’ici à 2030, extraie 10% de sa consommation de métaux, en raffine 40% et qu’un quart de l’offre émane du recyclage. Mentionnons aussi le Industrial Accelerator Act (IAA), ce texte présenté en mars pour stimuler la demande de produits européens faibles en carbone.
L’Europe part de loin. Elle a pris l’habitude, ces dernières décennies, d’externaliser son industrie minière parce que c’est plus simple d’acheter pas cher en Asie.
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En 2019, l’Europe était encore le troisième producteur minier. Aujourd’hui, elle pointe deux rangs plus loin.
Saura-t-elle réagir? Deux ans après l’entrée du CRMA, Le Temps fait un point de situation et a sollicité les avis de deux experts: Rolf Kuby, le directeur général d’Euromines, la faîtière de l’industrie minière et des métaux, à Bruxelles, et Marc-Antoine Eyl-Mazzega, le directeur du Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
«L’Europe n’a rien fait pendant des décennies. Cela a peut-être réduit son empreinte environnementale mais ce n’était pas responsable», commence Rolf Kuby. «Aujourd’hui, le paradigme a changé, il y a eu un retournement à 180 degrés qui n’a pas eu l’écho qu’il doit avoir. Il faut le médiatiser car ces questions sont essentielles pour préserver la prospérité du continent.»
«Dans le bon sens, mais…»
Le premier problème est de taille: «Le temps minier est très long, or le temps géopolitique est désormais très court», relève Marc-Antoine Eyl-Mazzega. Il pense à l’affrontement avec la Chine qui a «arsenalisé notre dépendance à ses métaux». L’Europe, dont le solde commercial avec ce pays se détériore, va devoir augmenter ses taxes douanières sur des produits chinois, ce qui devrait générer des représailles de Pékin, selon lui.
Ensuite, l’objectif du CRMA (10% de la consommation de métaux, 40% de raffinage, 25% de recyclage) suscite des réserves. «C’est une référence plutôt qu’une cible, mais oui, c’est réalisable», estime Rolf Kuby. Le directeur d’Euromines affirme que le continent peut même se procurer la quasi-totalité de son lithium car les réserves y sont abondantes et qu’il y a des projets intéressants en France, en Allemagne ou en Finlande.
«Aucun des objectifs ne sera atteint, il aurait fallu mener ces efforts il y a 15-20 ans, mais il faut regarder le mouvement et il va dans le bon sens», répond Marc-Antoine Eyl-Mazzega. L’expert cite l’élan réglementaire, une facilitation des autorisations et une image des mines – jadis considérées comme sales et associées à des coups de grisou – qui s’améliore. Il souligne néanmoins plusieurs «problèmes fondamentaux».
Plus efficaces, moins naïfs
Le premier porte sur l’argent où l’Europe ne soutient pas la comparaison en la matière avec les Etats-Unis. Ce pays a investi des sommes huit fois plus importantes dans l’industrie des métaux stratégiques que l’Europe de 2021 à février 2026, selon une étude de l’Ifri publiée en mars.
Les Etats-Unis mobilisent des instruments efficaces par le biais de garanties de prêt, de contrats «offtake» (quand un acheteur s’engage à acquérir une production future à un prix prédéterminé), de prises de participation et ils composent de façon plus pragmatique avec les critères ESG, qui freinent trop de projets en Europe, selon Marc-Antoine Eyl-Mazzega.
«En Europe, on met en place de nouvelles législations qui laissent entendre que les acteurs de l’économie doivent s’adapter et on regarde vers la lune. Aux Etats-Unis, on met de l’argent et les gens achètent», ajoute Rolf Kuby.
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Réunir tous les outils
Il faut prendre en compte tous les facteurs nécessaires à la relance d’une industrie aussi lourde, selon lui. «Si j’ouvre une boulangerie et que j’ai fait attention à avoir de la farine mais que personne ne vient acheter mon pain, cela ne sert à rien», image Rolf Kuby. Selon lui, l’EU a bien fait les choses au niveau de l’offre, avec le CRMA, et de la demande, avec l’IAA, mais il faut aussi faciliter les procédures d’autorisation et les contrats «offtake». «Et mettre plus de moyens dans l’exploration dans un continent dont on sous-estime les richesses minières, souligne-t-il. Si ces conditions se réunissent, alors les investissements devraient suivre.»
En attendant, les moyens manquent, en particulier l’argent public. «La Banque européenne d’investissement est trop frileuse», ajoute Marc-Antoine Eyl-Mazzega, alors que les milieux financiers boudent toujours cette industrie jugée trop sale. «Pour faire revenir les banques, il faudrait un signal de la Banque centrale européenne, selon lequel elle reconnaît son rôle clé dans la transition énergétique. Un signal fort des gouvernements aussi», ajoute le représentant de l’Ifri, qui salue la présence du président Macron à l’inauguration d’une mine de lithium dans l’Allier, en avril, par le groupe français Imerys.
«Les acheteurs européens de métaux ne doivent pas privilégier les prix bas mais la résilience et, pour les y encourager, on peut imaginer des crédits impôts ou des prêts à faibles taux», imagine Marc-Antoine Eyl-Mazzega qui voit d’un bon œil les partenariats publics privés, répandus aux Etats-Unis. En Europe, l’Etat a mobilisé des capitaux et donné un mandat de gestion au fonds français Infravia chargé de trouver d’autres capitaux. Le développement d’un projet d’extraction de lithium en Australie, avec le Zougois Glencore, a vu le jour dans ce cadre. Un succès qui doit en inspirer d’autres, selon nos experts, le plus vite possible.
> Lire l'article sur le site: Le Temps.
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