Il faut toujours relire Vassili Grossman
« Les prophètes pouvaient-ils penser que le grincement combiné des fils de fer barbelés de la taïga sibérienne et du camp d’Auschwitz serait l’accomplissement de leurs prophéties sur le futur et très saint triomphe de l’âme russe ? », demande le grand écrivain russophone Vassili Grossman (1905-1964) dans "Tout passe".
En établissant ce parallèle entre les totalitarismes soviétique et nazi, il s’est condamné à une censure, qui ne tombera qu’avec la fin de l’URSS. Le lire, ou le relire, aide à comprendre la part de soviétisme qui affleure dans le comportement actuel du Kremlin vis-à-vis de l’Ukraine. Des mécanismes historiques et politiques complexes se rejouent actuellement : Vladimir Poutine justifie son « opération militaire spéciale », qui s’est transformée en guerre d’attrition, par la nécessité d’une « dénazification » urgente de l’Ukraine. La gémellité des deux totalitarismes reste un tabou dans la Russie postsoviétique.
Né à Berditchev en Ukraine dans une famille juive, d’un père ingénieur chimiste et d’une mère enseignante de français, Vassili Grossman étudie à Kyiv, puis à Moscou. La ville se situe dans la « zone de résidence », c’est-à-dire ce territoire de l’empire auquel les Juifs étaient assignés depuis la fin du XVIIIe siècle. L’auteur de Vie et destin est élevé dans un milieu d’intelligentsia sécularisée. Il découvre aussi la Bible, comme ses grands textes en témoignent. Il entre en littérature sous la protection du tout-puissant Maxime Gorki (1868-1936). Sans être membre du Parti communiste, il apprend à composer avec le réalisme socialiste. Lors de l’invasion allemande, il se porte volontaire pour le front et se retrouve engagé comme correspondant de guerre par Krasnaïa Zvezda, le journal de l’Armée rouge. Il couvre la bataille de Stalingrad. De retour à Kyiv en 1943, il découvre Babi Yar où 33 771 Juifs furent exécutés en septembre 1941. Il apprend la mort de sa mère. Il publie un rapport de trente-cinq pages sur Treblinka, remis aux journalistes et juges du Tribunal international de Nuremberg. Il note le comportement des troupes soviétiques en Allemagne : « La terreur dans les yeux des femmes et des jeunes filles. » Dans Vie et destin, il ose l’inimaginable en restituant l’intérieur d’une chambre à gaz et les derniers instants des suppliciés.
La lecture de cette œuvre ne laisse personne indifférent. Tout passe et Vie et destin appartiennent à ces quelques très grands textes littéraires sans lesquels notre compréhension du tragique XXe siècle ne serait pas la même. Au moment où resurgissent des phénomènes de destruction et de servitude sur le sol européen, ils trouvent un nouvel écho. Dans Résister avec Vassili Grossman (Cerf, 2025), Anne-Marie Pelletier souligne son actualité et son apport pour lire notre époque. Son écriture si singulière écarte « l’abstraction meurtrière » et fait éclater « la présence foisonnante de la vie ». Un mot banal, mièvre et insignifiant pour certains, marque l’humanité profonde de son œuvre : celui de bonté à travers le personnage d’Ikonnikov. Ce « fol en Christ » occupe la plus mauvaise place dans le baraquement du camp nazi où il croupit. Entré en résistance contre les nazis, il cherche à sauver des femmes et des enfants juifs avant d’être arrêté et déporté : « Je ne crois pas au bien, explique-t-il, je crois à la bonté. » Et il ajoute : « Cette bonté n’a pas de discours et n’a pas de sens. Elle est instinctive et aveugle. Quand le christianisme lui donna une forme dans l’enseignement des Pères de l’Église, elle se ternit, le grain se fit paille […]. Elle est simple comme la vie. Même l’enseignement du Christ l’a privée de sa force : sa force réside dans le silence du cœur de l’homme. » Le secret de l’immortalité de la bonté réside dans son impuissance : « Elle est invincible. »
Pour Anne-Marie Pelletier, Vassili Grossman adopte « une posture de réalisme spirituel qui rompt le cercle infernal du mépris ». Il suffit d’un geste de liberté ou de générosité qui risque la vérité pour briser le cercle infernal du totalitarisme. En conclusion, elle relie cette posture à plusieurs déclarations de condamnés politiques du régime de Vladimir Poutine. Ce sont bien des antidotes au mensonge et à la résignation qu’il faut trouver au moment où réapparaît le « culte de la mort », dénoncé par Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021.
> Lire la chronique sur le site de la revue Études.
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