L'Europe face au tournant de la DefTech. Repenser l'écosystème européen d'innovation de défense
« La façon dont je vois Iron Dome, c’est l’expression ultime de ce que sera le rôle des États-Unis dans les conflits futurs : non pas être les gendarmes du monde, mais en être l’armurerie », estimait en novembre 2023 Palmer Luckey, le fondateur d’Anduril, l’une des entreprises les plus en vue de la DefTech. L’ambition est claire : participer au réarmement mondial en capitalisant sur la qualité des innovations américaines et dominer le marché de l’armement, au moins occidental, par la maîtrise technologique.
Alors que les opérations s’appuient de plus en plus sur la donnée et l’intelligence artificielle (IA) et que les systèmes d’armes deviennent « software-defined », l’avantage ne se joue plus uniquement dans la conception de plateformes – avions de combat, chars, sous-marins – mais aussi dans la maîtrise de l’architecture informationnelle — collecte, fusion, calcul (cloud/edge), interopérabilité — et dans la capacité à innover très rapidement. La guerre, à l’ère de l’IA, ne relève donc pas seulement des États. C’est une affaire à la fois industrielle et logistique, mais aussi financière. Dans cette grammaire post-westphalienne, la souveraineté s’exprime moins en lois qu’en lignes de code. La puissance se mesure en API , en latence de serveurs, en capacité à fusionner capteurs et effets utiles.
Le partenariat industriel noué entre Anduril et Palantir en décembre 2024 est emblématique de cette bascule. Ces deux entreprises dont les patrons viennent de la tech, sans ancrage dans la base industrielle et technologique de défense (BITD) américaine, sont aujourd’hui à la pointe des applications de l’IA pour la sécurité nationale, ce qui les place au cœur de la puissance opérationnelle des États-Unis. Cet accord survient au moment où les entreprises technologiques tentent de capter une part plus importante du colossal budget de défense américain — de l’ordre de 900 milliards de dollars pour 2026, et que Donald Trump veut porter à 1 500 milliards de dollars pour 2027 — au détriment des acteurs traditionnels du secteur comme Lockheed Martin, Raytheon ou Boeing. Plus frappant encore, si le consortium Anduril/Palantir est ouvert à « d’autres acteurs du secteur » tels que SpaceX, OpenAI, ou Scale AI, les « Primes » n’y sont pas toujours conviés.
L’Europe s’inscrit dans une dynamique comparable, portée par l’essor de jeunes entreprises positionnées sur les segments technologiques les plus avancés. Comme aux États-Unis, la collaboration entre ces nouveaux entrants et les entreprises historiques de la BITD européenne demeure toutefois complexe. Les modalités de l’articulation entre ces deux mondes – innovation agile à partir de la donnée d’un côté, structures établies et centrées sur l’équipement de l’autre – restent largement à définir et les modèles de partenariat, de gouvernance ou d’intégration industrielle sont encore à inventer. Comment, alors, faire converger ces forces pour bâtir une capacité européenne crédible en IA de défense ?
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Points clés
Aux États-Unis, la DefTech prospère du fait d’investissements inédits et d’une financiarisation assumée de l’appareil de défense, permettant de militariser des technologies civiles à grande échelle (spatial commercial, cloud, IA).
Le théâtre ukrainien est un laboratoire de la guerre du futur, où la frontière entre équipements et logiciels s’estompe au profit de systèmes physiques simples mais technologiquement redoutables, renforcés par l’IA, et dont l’usage opérationnel, désormais éprouvé, est voué à s’accentuer.
Émerge alors un nouveau modèle opérationnel fondé sur l’articulation entre « armes de décision » et « armes d’usure », dans un contexte où le numérique conditionne à la fois l’efficacité et la résilience.
La réponse européenne doit alors être une orchestration de l’hybridation, en rendant compatibles la robustesse des grands groupes industriels et l’agilité des jeunes entreprises, par le biais d’une gouvernance explicite.
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