"Il y a une extrapolation du déclin économique" : comment l'extrême droite allemande est arrivée aux portes du pouvoir en Saxe-Anhalt
L'AfD part favori pour les élections régionales dans ce Land, dimanche. Le parti pourrait même, pour la première fois, être en mesure de gouverner seul.
Une percée historique et une potentielle première depuis la fin de l'Allemagne nazie. Le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) fait la course en tête pour les élections régionales en Saxe-Anhalt, dimanche 6 septembre. Dans ce Land de l'est du pays, le mouvement recueille en moyenne 42% des intentions de vote, selon l'agrégateur de sondages Dawum, et dispose d'une avance considérable sur l'Union chrétienne-démocrate (CDU), donnée entre 22 et 23%.
Si les chiffres se confirment dans les urnes, dimanche soir, l'extrême droite pourrait être en mesure de bâtir une majorité et de prendre la tête d'un gouvernement régional. Un scénario inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne. La tête de liste de l'AfD en Saxe-Anhalt, le populaire et radical Ulrich Siegmund, prône une "culture d'expulsions", la mise en place de patrouilles citoyennes et la fin du financement d'associations. Il incarne l'envolée locale du parti, qui recueillait deux fois moins de voix il y a cinq ans. Une progression en miroir d'une tendance similaire à l'échelle nationale : les enquêtes d'opinion créditent aujourd'hui l'extrême droite de 28% aux élections fédérales, selon l'agrégateur de sondages de Politico, contre 20,8% en 2025.
Le contexte local explique en premier lieu la poussée de l'AfD en Saxe-Anhalt. Le Land aux 2,1 millions d'habitants ne ressemble pas au reste de l'Allemagne. Ce territoire, étendu sans être très peuplé, est l'un des moins denses du pays. Son identité rurale est forte : près de 80% de la population du Land vit dans des zones rurales, d'après le site de la région. "En Europe, nous savons que ce type de territoire a davantage tendance à voter pour l'extrême droite", souligne Sabine Volk, chercheuse à l'Institut de recherche sur l'extrême droite à l'université allemande de Tübingen. Les récents scrutins le confirment : l'AfD perce davantage dans les milieux ruraux, plus éloignés des centres urbains et économiques, selon les recherches de son collègue Rolf Frankenberger, publiées sur The Conversation.
Le sentiment de déclassement, vecteur de colère
Pour pousser son message, le parti s'appuie sur un ressentiment qui traverse la Saxe-Anhalt comme une vaste partie de l'est de l'Allemagne, moins favorisé que l'Ouest. Le PIB par habitant y est d'environ 38 500 euros, contre 53 500 euros pour l'ensemble de l'Allemagne, selon les statistiques officielles.
- "Les gens parlent du 'déclin', il y a une crainte de déclassement" en Saxe-Anhalt, observe Jeanette Süß, analyste politique sur les relations franco-allemandes à l'Institut français des relations internationales (Ifri).
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Le chômage, par exemple, s'élève à 8,2%, contre 6,5% à l'échelle nationale, d'après le Bureau fédéral des statistiques. Néanmoins, "il y a une extrapolation du 'déclin' économique qui ne correspond pas forcément à la réalité", tempère Jeanette Süß. Le tableau est bien moins sombre qu'il y a vingt ans en ex-RDA. A l'époque, jusqu'à 20% des actifs étaient sans emploi.
Chercheuse, Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l'Ifri
La population de Saxe-Anhalt est marquée par les douleurs de la désindustrialisation post-réunification. Les pertes d'emplois dans la chimie ou la métallurgie, au tournant des années 1990, ont laissé des traces. Au-delà de l'économie, le Land souffre d'un déséquilibre démographique important, vecteur de cette impression de déclin. La moyenne d'âge y est la plus élevée d'Allemagne, et la région a perdu, en près de trente ans, 25% de ses habitants, selon une note de l'Ifri.
Une autre réalité, celle d'un accès aux services publics limité, aggrave encore "ce sentiment d'être laissé-pour-compte", relève Jeanette Süß. La spécialiste voit en Saxe-Anhalt un certain "désert infrastructurel, qui ne facilite pas le sentiment de vivre ensemble". Dans les Länder de l'ex-RDA, près d'un habitant sur deux (48%) se pense comme un citoyen de seconde zone, d'après une étude de la Fondation Robert Bosch.
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L'est de l'Allemagne est aussi traversé par "un mécontentement face au soutien massif, militaire et financier, de Berlin pour Kiev", note Jeanette Süß. Sur ces terres traditionnellement plus pacifistes, "l'AfD capitalise sur ce point. Selon elle, le gouvernement 'gaspille' l'argent public pour une guerre qui n'est pas la nôtre, au lieu de mieux financer l'école ou les allocations". Un argument qui traduit aussi les affinités prorusses du parti.
Chercheuse, Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l'Ifri
L'appel à la nostalgie de l'ex-RDA
L'extrême droite apporte à ces griefs des réponses identitaires. En ligne comme sur le terrain, l'AfD cherche à séduire notamment des hommes en tirant sur plusieurs fils : leur identité d'Allemands de l'Est, d'hommes hétérosexuels et blancs. Le parti, en Saxe-Anhalt, fustige "l'idéologie féministe" et défend des mesures ultraconservatrices : la fin des études de genre à l'université, la défense des mariages entre hommes et femmes comme "une normalité" et la promotion de la famille "traditionnelle", selon son programme traduit par Le Grand Continent(Nouvelle fenêtre). Il dénonce aussi des "déviances sexuelles" et réclame la censure du drapeau LGBT+.
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Par ailleurs, le programme du parti défend l'idée de séparer à l'école les enfants de réfugiés des autres. L'AfD demande en parallèle l'obligation pour les établissements scolaires de lever le drapeau allemand. Enfin, l'éducation étant une prérogative régionale, le parti entend "'rééquilibrer' le poids du nazisme dans l'enseignement de l'histoire allemande", prévient Jeanette Süß. Il espère "souligner davantage la période de Bismarck et la Prusse", et rejette ce qu'il voit comme un "culte de la culpabilité".
Chercheuse, Comité d'études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l'Ifri
"Friedrich Merz a un style un peu arrogant et une vision du monde assez négative. Tout l'inverse d'Ulrich Siegmund, qui véhicule l'image de quelqu'un qui a un plan d'action pour l'avenir." analyse Jeanette Süß.
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"Seront-ils capables de gouverner ?"
- Une victoire constituerait un "grand test pour l'AfD", souligne Jeanette Süß. "Seront-ils capables de gouverner ?" La question pourrait rester sans réponse, si l'on en croit les derniers sondages. Un passage des Verts et des sociaux-démocrates au-dessus des 5%, seuil d'entrée au Parlement régional, priverait l'AfD d'une majorité absolue.
Les autres partis ont de toute façon rejeté unanimement l'idée de former une coalition avec la formation d'extrême droite. En Saxe-Anhalt, des activistes promettent d'agir pour limiter les mesures de l'AfD, si elle arrive au pouvoir. La route pour trouver une majorité alternative, allant de la gauche radicale à la CDU, pourrait s'avérer complexe.
>> >> Lire la récente publication de Jeanette Süß, Entre protestation et conquête du pouvoir : l'AfD à l'approche des élections régionales à l'Est, Briefing de l'Ifri, 03 septembre 2026.
>>> >>> Cet article est paru en ligne sur France Info.
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