« Kylian Mbappé pourrait tomber sous le coup de la loi chinoise » : pourquoi Mao Zedong est-il « intouchable » en Chine ?
Une simple phrase, en réaction à une photo en marge d’un podcast, et tout un pays s’est enflammé. Ce mardi, Kylian Mbappé s’est retrouvé au centre d’une polémique après avoir qualifié l’ancien président chinois Mao Zedong de « dictateur ». Des propos qui ont « heurté les sentiments nationaux » et sont remontés jusqu’au gouvernement, poussant des marques à rompre leur partenariat avec le capitaine des Bleus, qui a présenté ses excuses.
Selon Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l’Ifri (Institut français des relations internationales), le terme de « dictateur » fait pourtant consensus au sein des historiens. Il reste en revanche tabou en Chine, où on tente actuellement encore de « réhabiliter pleinement et totalement » l’ancien chef d’État.
Comment expliquez-vous que cette phrase de Kylian Mbappé crée une telle polémique ?
MARC JULIENNE. Kylian Mbappé a touché, sans y faire attention, à un sujet extrêmement sensible. Je ne sais pas s’il est si sensible que ça pour la population mais il l’est particulièrement pour les autorités politiques, puisque Mao Zedongest le fondateur de la République populaire de Chine. C’est un fondateur qui est toujours considéré comme le « Grand Timonier », qui a toujours son portrait sur la place Tian’anmen. C’est vraiment la figure politique à laquelle on ne peut pas toucher.
Pourquoi Mao Zedong est-il une figure controversée ?
Tous les historiens affirment que Mao était un dictateur, l’un des plus grands dictateurs du XXe siècle. Tout au long de sa prise de pouvoir, qui a duré 26 ans, il a lancé des campagnes qui ont été parfois violentes, meurtrières ou désastreuses pour l’environnement et pour l’agriculture. Il y a eu la campagne des « Quatre nuisibles » dans les années 1950, puis leGrand Bond en avant, qui a fait des millions de morts et créé des famines gigantesques à la fin des années 1950.
Et puis, sans doute la plus connue de toutes, c’est la Grande Révolution culturelle prolétarienne, qui s’est étendue jusqu’à la mort de Mao, en 1976. Mao était, à cette époque-là, marginalisé sur la scène politique. Il a mobilisé les jeunes, notamment les lycéens, qui ont formé des groupuscules extrêmement violents. Ils ont condamné, lynché et souvent tué leurs professeurs. Ils dénonçaient leurs voisins, leurs parents, cela a traumatisé une génération entière en Chine et c’est un sujet qui est absolument tabou aujourd’hui.
Le sujet est encore plus sensible aujourd’hui.
Pourquoi ce tabou existe-t-il ?
C’est une figure qui est intouchable en Chine. Et elle l’est d’autant plus aujourd’hui. Au début des années 1980, Deng Xiaoping et son équipe ont dressé le bilan de plus de 25 ans de maoïsme et ils l’ont résumé dans un chiffre : 70 % de bilan positif et 30 % d’erreurs. Ce bilan, qui est un peu plus mitigé qu’un bilan absolument positif de l’ensemble de l’héritage de Mao, est aujourd’hui en train d’être remis en question. Il y a une réécriture de l’histoire pour finalement réhabiliter pleinement et totalement Mao, jusque dans ses erreurs qui étaient admises jusqu’alors en Chine. On essaye de ledéresponsabiliser. Et c’est pour cela que le sujet est encore plus sensible aujourd’hui.
Est-ce l’explication des partenariats rompus avec Kylian Mbappé ?
En Chine, il y a actuellement un phénomène de consommation nationale qui est encouragé par les autorités politiques, donc par le Parti communiste. Pendant très longtemps, les Chinois étaient attirés par les marques étrangères, beaucoup occidentales, que ce soit dans le luxe, dans le sport ou dans tous les domaines. Aujourd’hui, il y a une volonté des autorités chinoises de promouvoir une consommation qui soit plus nationale, pour ne pas dire parfois nationaliste.
Les grandes marques de sport qui avaient des contrats avec Mbappé ont donc réagi pour faire face, déjà, à cette vague sur les réseaux sociaux, mais peut-être aussi pour montrer aux autorités qu’elles se conforment à cette nouvelle politique. Cela montre que ces entreprises sont patriotes et qu’elles sont capables de réagir, comme on dit dans le narratif officiel chinois, pour « bien raconter la Chine » et réagir quand des choses erronées, selon les autorités, sont dites sur la Chine.
Il faut relativiser un petit peu cette affaire.
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