"L'objectif est de faire en sorte que la guerre touche chaque foyer" : cette nouvelle stratégie de l'Ukraine face à la Russie
Visé trois fois en moins d'une semaine. Une nouvelle attaque de drones ukrainiens a touché ce vendredi 24 juillet des entrepôts du géant russe du commerce en ligne Wildberries, cette fois à Saint-Pétersbourg (nord-ouest), a annoncé le groupe. Un objectif stratégique pour l'Ukraine, qui affirme que ces sites approvisionnaient l'armée russe.
"L'opération contre les infrastructures logistiques russes, qui approvisionnent l'armée occupante avec des composants de drones, des équipements de navigation et des matériels militaires, se poursuit", a écrit Volodymyr Zelensky sur X. Si le président ukrainien justifie ces frappes par des objectifs militaires, elles permettent également de continuer à ancrer la guerre dans le quotidien des Russes. En voyant ces entrepôts brûler et exploser à 800 kilomètres de la frontière avec l'Ukraine, impossible pour la société civile d'ignorer le conflit. Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/Eurasie de l'Institut français des relations internationales (Ifri), décrypte les conséquences de ces récentes frappes sur l'opinion publique russe.
Pourquoi ces dernières frappes ukrainiennes ont-elles autant marqué les Russes ?
Tatiana Kastouéva-Jean : Parce que Wildberries est vraiment une très grosse entreprise, elle a des points de retrait jusque dans les endroits les plus reculés du pays, une grande majorité des Russes y a recours. Tout le monde connaît la marque. La comparaison souvent faite avec Amazon est pertinente. Sur cette plateforme, il y a vraiment beaucoup de petits entrepreneurs qui vendent leur production via les entrepôts de Wildberries. Après les bombardements, beaucoup de vendeurs ont publié des vidéos sur les réseaux russes pour dire qu'ils étaient ruinés.
L'opinion publique russe peut-elle encore évoluer sur la situation au bout de quatre ans de conflit ?
Je n'ai jamais autant entendu l'expression du sentiment de peur de la part des Russes que depuis le début de l'année, depuis qu'il y a ces frappes de drones ukrainiens en Russie, très loin de la ligne de front. Mais il n'y a pas de traduction de cette inquiétude en protestation ou en émeute contre le gouvernement. Ces frappes ont beaucoup choqué l'opinion publique. Les gens doivent désormais adapter leur comportement. Certains, par exemple, ne prennent plus l'avion parce que c'est trop dangereux. Aujourd'hui, on peut très difficilement vivre à l'écart du conflit, y compris dans les grandes villes. Il s'agit donc en quelque sorte d'une étape supplémentaire franchie par l'opinion publique qui réalise que le pays est en guerre. Il y a une colère contre le gouvernement, pas en raison du conflit, mais de l'incapacité à protéger le ciel russe. La réaction de la population n'est pas forcément de réclamer l'arrêt des opérations sur-le-champ : les frappes ukrainiennes confirment plutôt qu'il y a bien une menace et qu'il faut que la Russie soit plus forte et plus ferme pour en finir avec ce conflit.
Avec ces frappes sur les entrepôts Wildberries, Kiev cherche-t-il délibérément à fragiliser la confiance des Russes ?
Il y a plusieurs considérations. La première, c'est ce que dit Volodymyr Zelensky : que la plateforme vend aussi des composants pour les drones. C'est tout à fait possible, mais je ne pense pas que ce soit ça qui changera le cours des opérations. Le deuxième objectif, mais qui est peut-être en réalité le premier, est de faire en sorte que le conflit touche chaque foyer, chaque Russe. Les Ukrainiens cherchent à ce que les Russes ne puissent pas continuer à vivre comme si cette guerre n'existait pas, alors qu'en Ukraine, il y a beaucoup de civils bombardés et beaucoup de morts. Il y a probablement un troisième objectif : c'est une grande entreprise, car on estime qu'elle représente 3 ou 4% du PIB russe. Les Ukrainiens cherchent donc à frapper en Russie pour fragiliser sa capacité à mener des attaques, en visant tout ce qui rapporte de l'argent dans le budget du gouvernement, et tout ce qui fait tourner l'économie.
> Lire l'entretien sur le site de TF1.
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