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Souveraineté numérique : « Contrairement à la Chine, l’Europe n’a pas fait le pari initial de l’autosuffisance »

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interviewée par Corinne BOUCHOUCHI dans

  Le Nouvel Obs 

 
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L’Europe a-t-elle la capacité de tourner le dos aux Etats-Unis et/ou à la Chine pour assurer sa souveraineté numérique ? Mathilde Velliet, chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri, nous éclaire sur les forces en présence.

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Et si les Etats-Unis restreignaient, voire bloquaient nos accès à Gmail, Teams, Amazon Web Service, ou privaient nos industriels de certains composants ou matières premières essentiels ? Après l’épisode groenlandais, la question de la dépendance numérique de l’Europe vis-à-vis des Américains inquiète au plus haut point. Dans le même temps, un règlement européen est en discussion pour bannir certains acteurs chinois des technologies à risques, notamment Huawei et ZTE.

Les appels à l'autonomie numérique de l'Europe face à notre dépendance américaine se font de plus en plus pressants. Une autonomie que la Chine, après avoir subi de lourdes sanctions américaines, est en passe d'atteindre. La comparaison est-elle réaliste ?

Mathilde Velliet Non. Les restrictions imposées à la Chine par les Américains ne datent pas d'hier. Dès les années Obama, Washington avait restreint certains flux entrants (comme l'installation d'équipements Huawei aux Etats-Unis) et sortants, en plaçant quelques entreprises chinoises sous sanctions. Certaines mesures prises par le premier gouvernement Trump ont aussi été reprises par Biden. A l'inverse, et malgré la nomination à des postes clés de faucons très hostiles à la Chine, la position de Donald Trump sur ces sujets semble s'être adoucie depuis le printemps 2025.

La Chine ne serait plus l'ennemi de l'Amérique sur les questions technologiques ? Cela semble surprenant.

Sur les sujets technologiques, une partie du gouvernement reste sur une ligne dure, pour sécuriser les infrastructures par exemple. Mais à un haut niveau, la situation s'est plutôt adoucie. La stratégie de sécurité nationale américaine, dévoilée en décembre, occulte complètement les sujets de compétition entre grandes puissances, un thème pourtant très présent dans les documents précédents. Il n'est plus question de rivalité idéologique mais de rééquilibrage commercial. Beaucoup d'exemples illustrent ce virage : le fait que la loi qui risquait d'interdire le réseau social TikTok n'ait pas été appliquée [le lendemain de cette interview, les activités américaines de l'entreprise ont été, comme voulu par Trump, revendues à un groupe d'investisseurs non-chinois, NDLR]. Ou bien, le fait que plusieurs mesures de contrôle des exportations aient été annoncées puis suspendues.

Vous faites référence à l'autorisation accordée à Nvidia de vendre ses puces à Huawei ?

L'autorisation du président Trump accordée à Nvidia pour vendre ses puces H20 et H200 à la Chine, c'est du jamais vu ! Elle a été accordée contre une taxe à l'exportation et un pourcentage sur les recettes qui doit revenir au gouvernement. Normalement, le contrôle des exportations doit répondre à un objectif sécuritaire, cela n'a rien à voir avec le fait de générer ou non des revenus... On constate un retour très fort d'un narratif qui dit : « Laissez les entreprises américaines exporter pour qu'elles génèrent du revenu, puissent l'investir dans la R&D et donc courir plus vite que la Chine. » Il est notamment poussé par les magnats de la tech.

Ce rééquilibrage est-il le fruit de la montée en puissance de la Chine, qui a su déployer ses propres outils ?

Il alimente un débat qui n'est pas du tout tranché, et qui date de la normalisation des relations économiques entre les deux pays : est-il indispensable d'imposer des contrôles pour des raisons de sécurité nationale, afin d'éviter que les technologies américaines n'alimentent la modernisation militaire chinoise ? Ou bien ces restrictions ne renforcent-elles pas la motivation chinoise à développer ses propres capacités et même les poussent à faire preuve de davantage d'innovation ? C'est précisément ce qu'on vient de voir.

L'arrivée de l'IA chinoise, puissante et très compétitive, est en effet l'exemple parfait d'une innovation sous la contrainte...

Avant que l'IA chinoise ne soit dévoilée, le directeur du Bureau pour l'industrie et la sécurité du département du Commerce de Biden citait le PDG de DeepSeek pour souligner l'efficacité des contrôles américains, car celui-ci avait dit que le principal défi pour l'entreprise était l'accès à la capacité de calcul, aux puces Nvidia. Et juste après, en janvier, sort ce modèle ultra-performant qui contourne justement ce problème... Mais à l'inverse, Huawei a été largement freiné dans son développement par ces restrictions. C'est du cas par cas.

L'Europe a-t-elle les moyens d'être aussi innovante que la Chine ?

La situation entre l'Europe et la Chine est difficilement comparable. Nous n'avons pas le même lien étroit entre l'Etat et ses entreprises, ni le même écosystème d'innovation. L'intention et l'ambition chinoises d'autosuffisance technologique sont historiquement ancrées dans la logique du Parti communiste alors que les interdépendances n'ont été perçues par l'Europe comme une vulnérabilité que depuis très peu de temps. Nous sommes ainsi très dépendants des Etats-Unis et de la Chine. L'Europe est un peu coincée entre ces deux puissances car elle n'a pas fait le pari initial de l'autosuffisance numérique, contrairement à la Chine. Elle n'a ni la structure économique pour suivre cette voie, ni la capacité de rétorsion.

Nous nous retrouvons coincés entre le marteau et l'enclume... Comment gagner notre autonomie numérique ?

Je constate un regain d'intérêt de nombreux pays européens pour la souveraineté numérique, notamment en Allemagne. La difficulté, c'est que l'Europe, dans certains secteurs comme le cloud, dépend presque intégralement de services américains. Et dans d'autres, comme le photovoltaïque ou le solaire, de la Chine. L'objectif, au niveau français et de plus en plus au niveau européen, est d'essayer de renforcer notre capacité à soutenir nos champions dans des secteurs où nous sommes performants. L'Europe tente aussi d'alléger son système réglementaire pour favoriser l'innovation. Et sur les secteurs importants pour la sécurité, elle essaie de limiter les risques et la dépendance étrangère.

En matière d'indépendance numérique, l'Europe doit-elle choisir ses combats ?

Il faut regarder là où l'Europe est forte. Nous avons des champions dans l'IA, comme Mistral. On est bon dans la recherche quantique... Ce n'est pas choisir ses combats mais déployer un ensemble de solutions politiques.

[...]

> Lire l'article en entier sur le site du Nouvel Obs.

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Corinne Bouchouchi

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Photographie de Mathilde Velliet - Crédit SEIGNETTELAFONTAN

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