Un budget record pour la défense japonaise: « L'utilisation de l'IA et des drones devient vitale pour l'armée »
Le ministère japonais de la Défense a demandé un budget record pour 2027 : 8 900 milliards de yens, l'équivalent de 48 milliards d'euros. Tokyo souhaite en particulier doper la place de l'intelligence artificielle (IA°) dans l'armée, dans un contexte, d'aggravation des tensions avec ses voisins. Céline Pajon, spécialiste du Japon et de l'Indo-Pacifique au Centre Asie de l'Institut français des relations internationales (Ifri), répond aux questions de RFI.
RFI : Qu'est-ce qui explique une telle augmentation des dépenses de défense japonaise ?
Céline Pajon : C'est un budget record en effet, qui se comprend quand on regarde l'environnement de sécurité extrêmement dégradé autour du Japon : une Chine de plus en plus agressive dans le détroit de Taïwan et vis-à-vis du Japon autour des îles Senkaku – qui sont sous contrôle japonais, mais qu'elle revendique – ; une Russie qui est aussi expansionniste avec la guerre en Ukraine bien entendu...Récemment, des exercices militaires très importants ont été conduits par les forces russes au nord du Japon, et Vladimir Poutine s'est rendu aux îles Kouriles Sud, revendiquées par Tokyo. La relation se détériore donc aussi avec la Russie, d'autant que Moscou se coordonne de plus en plus avec Pékin pour mettre en place des patrouilles communes et des exercices autour de l'archipel nippon. Enfin, la Corée du Nord multiplie elle aussi les tirs de missiles et progresse dans son programme nucléaire. Le Japon fait donc face à un triple front, autoritaire et nucléaire, avec une multiplication des frictions en mer et dans les airs.
Dans le même temps, l'allié américain est moins fiable. Pour l'instant, le Japon n'a pas d'autre alternative que de rester sous protection et sous parapluie nucléaire américain. Mais Donald Trump envoie des signaux mixtes et presse aussi le Japon d'augmenter son budget de Défense. Donc ce budget de défense record demandé par Tokyo, c'est aussi un moyen de donner des garanties à l'allié américain et de montrer que le Japon fait ce qu'il faut pour investir dans ses propres capacités de défense et pour mériter, en quelque sorte, la protection nucléaire américaine.
Le gouvernement japonais dit vouloir accorder en priorité les financements à l'intelligence artificielle, aux drones et aux missiles hypersoniques. À quoi seront-affectés ces nouveaux moyens ?
Une priorité pour ce budget, tel que présenté par le gouvernement, est d'abord de se préparer aux nouvelles formes de guerre, que l'on voit sur le théâtre ukrainien, mais aussi dans le détroit d'Ormuz et autour de la guerre en Iran, qui soulignent l'importance de l'intelligence artificielle comme appui à la prise de décision militaire, et puis l'utilisation massive des drones. Ce sont deux capacités sur lesquelles le Japon veut monter en puissance très rapidement. C'est d'autant plus important que dans le contexte japonais, on est face à un problème très fort de recrutement militaire, dû notamment à la crise démographie. Il serait donc très difficile pour les Japonais de s’équiper de nouvelles capacités militaires sans avoir le personnel pour les utiliser. L'utilisation de l'IA et des drones devient donc vitale pour que le Japon puisse vraiment monter en puissance.
Une seconde priorité est de renforcer les capacités de contre-attaque et notamment de missiles hypervéloces, vont permettre au Japon de regagner un peu de supériorité technique sur la Chine, puisque ce serait des capacités qui seraient très difficiles à cibler et à détériorer.
Une troisième priorité est de pouvoir s'adapter à des conflits longs, des conflits d'attrition comme on peut voir en Ukraine, qui supposent d'avoir des quantités de matériels et de stocks de munitions plus élevés. Donc le Japon va aussi travailler dans ce sens, notamment en développant sa propre industrie de défense. En fait, l'industrie de défense japonaise a largement évolué en vase clos depuis les années 1950, puisqu'elle visait simplement à fournir les forces d'autodéfense japonaises, et n'avait pas le droit de vendre sur le marché international. Ce sont des normes qui ont été détricotées au fil du temps. Et en avril, la Première ministre Takaichi a décidé d'ouvrir complètement la possibilité pour l'industrie de défense japonaise d'exporter toute type d'armement, ce qui va permettre à cette industrie de monter en puissance, à la fois quantitativement et qualitativement, et ouvrir un nouveau cycle d'innovation au Japon.
Ce montant record pour le budget de la Défense, il va falloir le financer. Est-ce réaliste ?
D'abord, le montant annoncé est considéré comme un montant a minima. On s'attend en réalité à un budget final plus élevé puisqu'à la fin de l'année vont être publiés les nouveaux documents stratégiques: les stratégies de sécurité, et de défense nationales. Ces derniers vont donner l'orientation pour les cinq prochaines années. On anticipe donc encore une hausse plus importante du budget de la Défense. Toutefois, le gouvernement japonais ne parle pas de la manière dont il va financer ce budget. On connaît la situation économique et budgétaire du Japon avec une dette qui est très importante, qui avoisine les 230% du PIB. Aujourd'hui, l'économie est assez peu dynamique. Il y a une inflation très importante, un yen très bas, qui grèvent aussi le budget du gouvernement.
La Première ministre japonaise assume un déficit budgétaire « responsable ». Mais pour le moment, il n'y a pas de discussions très solides sur le financement de ce budget de la Défense. On sait que l'opinion publique japonaise soutient plutôt l'augmentation du budget de la Défense. Mais quand on lui demande si elle serait d'accord pour une augmentation des taxes et des impôts pour le financer, c'est une autre histoire. Donc, ce sera vraiment un défi très important pour le gouvernement nippon.
>Lire l'interview sur le site de RFI.
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