01
fév
2012
Editoriaux de l'Ifri Lettre du Centre Asie

Les élections taïwanaises vues de Chine Lettre du Centre Asie, n° 61, février 2012

Comment la Chine a-t-elle suivi et perçu la campagne présidentielle taïwanaise, qui a mené à la réélection le 14 janvier 2012 du président sortant Ma Ying-jeou ?

Les élections taiwanaises vues de Chine

Plus encore que lors du scrutin de 2008, les élections taïwanaises ont été assez largement suivies par l'opinion publique et les médias chinois. Cette différence de suivi s'explique tout d'abord par le fait que les résultats étaient moins prévisibles en 2012 que lors des élections précédentes, alors qu'un scandale de corruption éclaboussait le président sortant Chen Shui-bian. Elle s'explique également par le développement des médias sociaux, et notamment Weibo, le site de microblogging chinois inexistant en 2008 et utilisé aujourd'hui par près de 250 millions d'internautes - d'après le Centre d'information sur Internet en Chine (CNNIC), un organisme d'Etat. Les inscrits y discutent de sujets principalement anecdotiques (descriptions du quotidien, états d'âme, actualités people, bon plans, etc.) mais aussi politiques. Avec Weibo, l'opinion publique chinoise s'empare des sujets d'actualités beaucoup plus rapidement et facilement qu'il y a 4 ans, posant de nouveaux défis d'adaptation aux services de la censure. La campagne présidentielle taïwanaise a ainsi suscité de nombreuses discussions sur les réseaux sociaux, les discours des principaux candidats ont été largement repris et commentés sur les sites de partages de vidéos, principalement par les jeunes chinois, nés dans les années 1980-90.

Outre les réseaux sociaux, les médias traditionnels ont abondamment couvert les élections taïwanaises, dans un jargon bien à eux. Sur CCTV 4, chaine TV d'Etat, l'émission quotidienne dédiée à Taïwan " haixia liang'an " (des deux rives du détroit), d'une vingtaine de minutes et diffusée tout au long de l'année à l'échelle nationale, a mis entre parenthèse les sujets culturels pour consacrer la plupart de ses éditions de décembre et janvier exclusivement aux élections du " Taïwan diqu lingdaoren " (leader régional de la province de Taïwan), selon l'expression de la présentatrice. Mais même sur une chaîne d'Etat, le discours officiel, pleinement intégré par la vaste majorité de la population chinoise, n'exerce plus de monopole : ainsi, lorsque la présentatrice pékinoise donne la parole à des analystes taïwanais présents sur le plateau de Taipei, on assiste à un jeu amusant de question-réponses où chacun évoque avec ses propres mots le " Président taïwanais ". La présentatrice ne corrige pas. Elle évoque ensuite le " soi-disant Palais présidentiel " ou encore " l'organisme chargé des affaires extérieures de Taïwan" (le Ministère des affaires étrangères). Ce décalage lexical est à la fois amusant et révélateur de la situation, celle du statu quo à tout prix, jusque sur les plateaux TV.

Que ce soit dans les médias traditionnels ou les réseaux sociaux, le Kuomintang (KMT) a bénéficié de la couverture la plus large. Sur les plateaux taïwanais de la CCTV, les invités sont exclusivement pro-KMT, et sur Weibo, les encouragements sont majoritairement destinés au candidat Ma (KMT). Le constat est logique, puisqu'il s'agit du parti artisan du rapprochement économique avec le continent, le préféré du PCC mais également de l'opinion publique chinoise - d'après un sondage conduit pendant la campagne auprès de 26 000 internautes chinois sur le portail Sina.com : plus de 55% des sondés se déclaraient en faveur de Ma, et plus de 15% en faveur de James Soong, un petit candidat, également " ami " de la Chine. Toutefois, en 2012, les médias chinois se sont également intéressés, bien davantage qu'en 2008, au Parti démocrate progressiste (DPP), qui prône une ligne ferme et indépendante à l'égard de la Chine. Cette différence de traitement peut s'expliquer tout d'abord par le fait que les déclarations de la candidate Tsai Ing-wen étaient moins " provocatrices " vis-à-vis de la Chine qu'ont pu l'être celles de Chen Shui-bian, mais également, encore une fois, par l'omniprésence des réseaux sociaux. Les discours de la candidate, de même que le dépouillement des votes, étaient consultables en vidéo sur Internet. En 2012, les rouages du multipartisme sont désormais visibles sur les écrans chinois.

Cependant, même si les élections présidentielles taïwanaises ont été assez largement suivies en Chine, il serait exagéré d'en déduire, comme le défendent souvent les autorités taïwanaises, que l'île - visitée par ailleurs par un nombre croissant de touristes continentaux - fait souffler un puissant vent de démocratie sur l'opinion publique chinoise. Les élections taïwanaises ont beaucoup moins passionné les Chinois que, par exemple, les détails du traditionnel show télévisé du nouvel an. Fin janvier, deux semaines après les élections et quelques jours après la célébration de l'année du Dragon, on trouvait sur Weibo plus de 15 millions de messages contenant " "春晚 " (" chun wan " - soirée télévisée du nouvel an chinois) mais 20 fois moins contenant " 台湾大选 " (" taïwan daxuan " - élections taïwanaises), 770 000 environ, c'est-à-dire un chiffre faible à l'échelle de l'internet chinois, bien que significatif pour un sujet politique (" 昂山素季 " - " Aung San Suu Kyi " , au cœur de l'actualité asiatique, était présente dans environ 200 000 messages). Et globalement, à la lecture des commentaires des internautes chinois, on note peu de rapprochements entre les élections présidentielles taïwanaises et le renouvellement des leaders de la République populaire, bien que les événements aient lieu tous deux en 2012. Certains articles publiés sur Internet pendant la campagne ont même surpris par leur contenu, tel ceux de Han Han, bloggeur star (au top 10 des blogs Sina avec plus de 530 millions de visites au total), qui publia à l'approche des élections trois billets dans lesquels il explique en substance que le Parti communiste chinois est déjà représentatif de la société et que la démocratie ne doit pas être un but en soi. Pour certains fans déçus du bloggeur, adeptes de ses articles sur les incohérences du régime, le cas de Han Han est représentatif du cheminement de certaines élites numériques du pays, qui se sont fait connaître à travers leurs critiques, puis les ont progressivement adoucies une fois devenus leaders d'opinion.

En toute logique, la réélection de Ma Ying-jeou avec près de 52% des voix a été accueillie avec grand enthousiasme autant par l'opinion publique que les médias chinois. Depuis, l'actualité a repris son cours. Hormis dans l'émission haixia liang'an, toujours diffusée à rythme quotidien, les informations concernant Taïwan sont peu nombreuses. Les discussions suscitées par les élections sont très vites retombées après l'annonce des résultats, y compris sur les réseaux sociaux. Elles reprendront au plus tard dans 4 ans, à l'approche des prochaines élections du " leader régional ".

 

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