Le COVID-19 et la fin de l'innocence technologique
Le COVID-19 agit comme un catalyseur dans les relations internationales. Il accélère et amplifie des tendances qu’on voyait poindre avant la crise, comme le rôle central et croissant du cyberespace, la consécration d’un capitalisme de surveillance ou l’aiguisement de la rivalité sino-américaine. L’Europe est en train de devenir un champ d’affrontement majeur entre Washington et Pékin. Le maintien d’une souveraineté européenne passera par des investissements importants, notamment dans la 5G.
« Toute force s’épuise ; la faculté de conduire l’histoire n’est pas une propriété perpétuelle. L’Europe, qui l’a héritée de l’Asie, il y a trois mille ans, ne la gardera peut-être pas toujours. » Cette prophétie d’Ernest Lavisse (1842-1922) trouve un écho neuf dans la crise aiguë de 2020. L’enjeu principal étant autant dans le passage de relais entre l’Europe et l’Asie que dans « la faculté de conduire l’histoire » ou, plus prosaïquement, « la force de gouverner ». Cette dernière est testée par le COVID-19, crise sanitaire dans ses causes et technologique dans ses effets. La pandémie a provoqué un court-circuit durable de la mondialisation, avec un confinement, décidé par les autorités publiques sous pression du corps médical, de plus de quatre milliards d’individus qui n’ont jamais été aussi connectés.
Deux caractéristiques singularisent cette crise techno-sanitaire. Le premier est le décalage entre le nombre de victimes – en comparaison d’épisodes démographiques antérieurs – et l’amplitude des mesures prises. Le second est le décalage entre la matérialité des moyens nécessaires (lits d’hôpitaux, masques, tests…) pour la juguler sur le plan sanitaire et l’immatérialité des moyens mobilisés (communications, réseaux médiatiques, solutions numériques…) pour la traverser sur le plan politique. Cette crise s’inscrit dans des cycles, déjà ouverts, de coopération, de compétition et de confrontation cognitive, c’est-à-dire de mobilisation, d’orientation et de contrôle des cerveaux, avec pour finalité ultime l’imposition de modèles de gouvernement et de comportement.
Dès lors, la question est de savoir si la technologie épuise, ou au contraire ravive, « la force de gouverner », qui implique une maîtrise dont peu d’acteurs sont capables. Les réponses à cette question se formulent très différemment selon les régions, États ou organisations, laissant entrevoir les turbulences à venir. Cette crise « qui embrasse toute la terre » trace de nouvelles « lignes globales », au sens où l’entendait Carl Schmitt (1888-1985). De ces lignes dépend le glissement d’un ordre spatio-temporel à un autre, glissement accéléré par les plates-formes numériques. [...]
PLAN
- Le niveau géopolitique
- Vers une géopolitique de l'épidémie
- Vers une nouvelle grammaire des civilisations
- Vers une nouvelle hiérarchie de valeurs - Le niveau de la politique internationale
- L'influence chinoise en terre d'islam
- L'exacerbation des tensions sino-américaines en Europe - Le niveau diplomatique
- Vers une adaptation de la diplomatie chinoise
- Vers une multipolarité sans multilatéralisme
- Vers un capitalisme de surveillance
Thomas Gomart est directeur de l'Institut français des relations internationales (Ifri).
Contenu disponible en :
Thématiques et régions
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
Le COVID-19 et la fin de l'innocence technologique
L’Office of Net Assessment : plongée au cœur du think tank du Pentagone
La prospective de défense américaine s’est développée depuis plus de quarante ans autour d’une structure originale : l’Office of Net Assessment (ONA). Ce bureau, dirigé jusqu’en 2015 par Andrew Marshall, n’a compté depuis sa création qu’une centaine de collaborateurs directs. Il a toutefois contribué à alimenter tout un écosystème de recherche stratégique. Ses analyses, fondées sur la méthode pluridisciplinaire du Net Assessment, ont eu un impact important, parfois bien au-delà des États-Unis.
Arctique : le passage du Nord-Ouest sous tension
Avec la fonte de la banquise arctique s’est développé un discours médiatique et scientifique sur l’intérêt stratégique du passage du Nord-Ouest. La question du statut des eaux du passage du Nord-Ouest pose celle de l’inclusion ou non de ce détroit dans l’espace maritime souverain du Canada. Les relations entre États demeurent cordiales sur le sujet, et il n’y a pas de litige fort entre le Canada et d’autres pays à propos de la souveraineté sur cette route arctique.
Négociations climatiques et commerciales : itinéraires croisés
Depuis quelques années, les négociations multilatérales en matière commerciale et climatique connaissent des trajectoires différentes. Alors que la COP21 est vue comme un succès historique, les avancées dans le domaine commercial sont moins spectaculaires. Au-delà des enjeux respectifs – qui paraissent plus importants et urgents dans le domaine climatique –, des différences intéressantes peuvent être notées au sujet des modes de négociation ou du degré de contrainte pesant sur les parties.
L’Euro-Asie selon Pékin
Projet géographique à portée économique, et porteur de lourdes conséquences politiques, la stratégie chinoise des Nouvelles routes de la soie vise une connectivité généralisée dans l’espace eurasiatique. Cherchant à désenclaver une partie du territoire chinois, elle entend doubler la mondialisation maritime d’un développement des circulations terrestres. Russes et Européens sont, entre autres, concernés par les effets de cette stratégie, déjà concrétisée par de multiples décisions.