« Les Midterms aux États-Unis seront un test pour la démocratie américaine » selon Laurence Nardon
Donald Trump multiplie les boutades au sujet de l'annulation des Midterms, ces élections de mi-mandat aux Etats-Unis. En novembre, le rapport de force entre Républicains et Démocrates pourrait changer, et pas forcément en faveur du président américain. La chercheuse Laurence Nardon, spécialiste des Etats-Unis, décrit un locataire de la Maison Blanche fatigué, en bout de course, contesté sur sa politique étrangère, mais toujours plus charismatique que ses potentiels successeurs.
Laurence Nardon est responsable du programme Amériques de l’Ifri, spécialiste de l’histoire des idées politiques aux États-Unis et l’auteure de Géopolitique de la puissance américaine aux éditions des Presses universitaires de France.
C’est le dossier le plus explosif du moment : l’Iran. Donald Trump menace, puis temporise. Comment faut-il lire cette séquence, selon vous ?
LAURENCE NARDON : S’il a temporisé il y a quelques semaines, c’est parce que, a-t-il dit, il avait reçu des assurances du gouvernement iranien que les militants arrêtés ne seraient pas pendus. Aujourd’hui, il ne parle plus de la violence contre les manifestants iraniens, mais de sécurité, de défense, des aspects nucléaires et balistiques iraniens et du soutien de l’Iran aux milices telles que le Hezbollah. Donc, dans la séquence aujourd’hui, on voit une fois de plus que Trump change de raison, de raisonnement, change de prétexte pour ses actions à l’étranger. On a vu ça sur les tarifs douaniers : c’était soit pour diminuer le déficit commercial, soit pour faire rentrer plus d’impôts dans les caisses de l’État, soit même pour négocier avec l’Iran et la Chine. On voit à nouveau dans cette séquence iranienne la flexibilité – je ne veux pas dire un autre mot -des raisonnements de Trump sur les grands dossiers.
Entre souplesse et pragmatisme, vous choisissez quoi pour le qualifier ?
L.N. : Il y a très souvent des raisons qui ne sont pas dites, donc il en attrape une qui va, selon lui, marcher dans les médias, marcher auprès de sa base, mais qui n’est pas forcément la bonne.
C’est un président qui s’est fait élire non pas sur un programme isolationniste, mais sur une promesse de paix. Les sondages récents auprès des Américains montraient qu’ils jugeaient sévèrement la politique étrangère de leur président. On a eu un sondage assez récent sur le Groenland. Alors ça pose deux questions : ces sondages sont-ils fiables ? Et si ces sondages sont fiables, que disent-ils des orientations choisies ?
L.N. : Tous ces sondages sur la politique étrangère de Trump vont dans le même sens, quelle que soit l’entreprise, la société qui les a réalisés, le nombre de personnes interrogées, etc. On voit une grande hostilité des personnes interrogées, y compris républicaines MAGA (Make America Great Again, les soutiens les plus radicaux de Trump NDR), sur les actions de Trump. Par exemple, sur l’idée d’une opération militaire au Venezuela. Une majorité d’Américains y étaient très opposés, 50 % des républicains. C’est quand même beaucoup puisque normalement les républicains sont totalement sur la ligne de Trump, quoi qu’il dise. Ces 50 % sont devenus 75 % sur le Groenland, donc une hostilité encore plus forte des républicains.
Laurence Nardon : « Les Américains, y compris les Républicains, sont contre cette agitation de Trump sur la scène internationale »
Quand on interroge les Américains en général, c’est 90 % d’entre eux qui étaient opposés à une invasion militaire américaine au Groenland. Et ça aussi, c’est de l’histoire ancienne puisque, comme vous l’avez dit, Trump a reculé. Donc on voit que les Américains, y compris les républicains, sont contre cette agitation de Trump sur la scène internationale. Et vous le rappeliez, c’est parce que tous ces républicains ont voté Trump parce qu’il y avait une promesse de néo-isolationnisme, de retour à la maison, de cesser les guerres sans fin à l’étranger, les engagements militaires à l’étranger. Mais ça, c’était le premier mandat. Depuis le second mandat de Trump – je dis second, je n’ai pas dit deuxième, on va voir – il est beaucoup plus actif sur la scène internationale, soit parce qu’il se veut faiseur de paix, soit parce qu’il se veut puissance impérialiste, prédatrice. On le voit sur le Groenland, par exemple.
Est-ce que les Américains veulent qu’il se recentre sur les sujets intérieurs ?
L.N. : Oui, il y a une grande demande des Américains, et particulièrement de sa base, pour qu’il se recentre sur les sujets intérieurs qui sont l’inflation et l’immigration. Et là, c’est un autre sujet très brûlant aujourd’hui.
La remise des Grammy Awards a été une fois de plus l’occasion pour les artistes de dire à quel point ils se sentent opposés à la politique de Trump et notamment aux bavures qui ont eu lieu à Minneapolis. Ces gens-là ne font que renforcer l’électorat républicain et les soutiens de Trump quand ils prennent la parole ? C’est le showbiz démocrate tel que le déteste le peuple américain ?
L.N. : Oui, ils représentent les élites riches et botoxées. La base MAGA en effet se sent très loin d’eux et réciproquement, j’imagine. Mais sur cette histoire d’immigration, il y a quand même une séquence très intéressante en ce moment, puisque Trump s’est fait élire sur un projet de mettre fin à ce qui a été perçu sous Biden comme une perte de contrôle totale de l’État fédéral sur les arrivées à la frontière sud. Et ce n’était pas complètement faux puisqu’il y a eu des records d’arrivées de candidats à l’immigration légale et illégale aux États-Unis pendant les 4 ans de Biden. Il y avait des raisons : d’abord, il y avait eu le Covid, donc personne n’était arrivé sur la fin de Trump, et puis l’administration démocrate était perçue comme très accueillante sur ces questions migratoires, avec beaucoup de la gauche du Parti démocrate qui était vraiment pour une ouverture totale des frontières. Donc il y a eu la perception d’une perte de contrôle et Trump est arrivé là-dessus en proposant un contrôle extrêmement résolu, extrêmement dur à la frontière sud, mais aussi dans le pays, avec ce qu’on n’avait jamais vu aux États-Unis : des rafles d’illégaux dans les villes du pays, pas juste à la frontière sud.
« Des rafles », c’est comme ça qu’ils les appellent aux États-Unis ?
L.N. : Ah oui, et c’est revendiqué. Et on a quand même vu la police ICE ou la Garde nationale débarquer dans les écoles, dans les magasins, dans les usines, là où travaillent des illégaux ou des enfants d’illégaux. Ces personnes ont été ensuite mises dans des centres de rétention. Enfin, c’était quand même très brutal, jusqu’à ces deux meurtres de militants contre ces rafles à Minneapolis. Et ça, c’est quand même pour Trump un énorme problème.
Face à Trump, les démocrates ne devront pas pencher trop à gauche. Est-ce que c’est ça qui rend compliquée la riposte des démocrates ? Ça fait un an que Trump est à la Maison-Blanche et les démocrates ne sont nulle part.
L.N. : Ils ont été dans un état de sidération absolue après leur défaite en novembre 2024, ne sachant, n’arrivant pas à comprendre pourquoi ils avaient perdu alors que leur politique économique était aussi généreuse pour ces fameuses classes moyennes qui avaient voté Trump, les Bidenomics. Et puis là, justement dans la séquence actuelle et avec la proximité des élections de mi-mandat, on commence à les voir ressortir. Notamment parce que les élections de mi-mandat, donc dans 10 mois, ne sont pas des élections nationales, ce sont des élections locales dans tous les États, à la fois pour le Congrès mais aussi sur les élections locales, il y en a une quantité absolument astronomique. Ce qui les arrange cette fois-ci, c’est que comme ce sont des élections locales, ils n’ont pas besoin d’avoir une grande figure nationale, ce serait bien mais comme ils n’en ont pas, voilà. Ils n’ont pas besoin d’en avoir une, ils n’ont pas besoin non plus d’avoir une ligne unique du parti, ce qu’ils n’ont pas non plus pour l’instant. Et même ça arrange les candidats locaux qui vont pouvoir faire campagne sur des enjeux locaux, ils n’auront pas besoin de suivre la ligne du parti qui pourrait ne pas être la leur dans leur circonscription.
Et surfer sur le mécontentement éventuellement des conséquences de la politique économique de Donald Trump ?
L.N. : Exactement. Et le danger avec le retournement de l’opinion sur la politique migratoire de Trump jugée beaucoup trop brutale, c’est que ça pourrait en première analyse arranger les démocrates puisqu’ils vont pouvoir dire : « Regardez, nous on est plus accueillants, on n’est pas aussi brutal que Trump ». Mais il ne faudrait pas que l’aile gauche du Parti démocrate revienne sur des propositions de politique migratoire trop généreuses qui à nouveau feraient arriver le balancier trop à gauche. Donc là, il y a un danger [pour les démocrates], que les « no borders », ceux qui sont opposés à tout contrôle aux frontières, reprennent la main.
Les Midterms sont aussi une source d’inquiétude pour certains, puisque Donald Trump fait des blagues sur le fait qu’il pourrait les enjamber, qu’il pourrait ne pas les organiser. Faut-il prendre ceci au sérieux ?
L.N. : Oui, ça va être vraiment un test extrêmement important de la démocratie américaine en novembre prochain. Je ne crois pas que Trump puisse interdire ou interrompre ces élections puisqu’elles sont gérées au niveau local et non pas fédéral. En revanche, et là on le voit depuis un moment, il multiplie les micro-entraves par-ci par-là : il demande que l’État fédéral contrôle les listes électorales des États, il n’en a pas le droit. Il déploie la Garde nationale, ce qui va intimider les électeurs. Il demande de faire du redécoupage des circonscriptions électorales dans les États républicains. Donc il y a tout un tas d’attaques. Et on voit bien plus largement, depuis janvier 2025, il a multiplié les attaques venues de la Maison-Blanche contre les institutions, contre la séparation des pouvoirs, contre l’équilibre des pouvoirs qui est vraiment la marque de la Constitution et des institutions américaines qui fonctionnent depuis 250 ans.
Justement, il va y avoir des célébrations autour des 250 ans cette année de la démocratie américaine. Comment va se positionner Donald Trump ?
L.N. : Il va faire beaucoup de déclarations sur la grandeur de l’Amérique. Je pense que le vrai test de ce glissement que certains redoutent ou dénoncent de la démocratie américaine vers l’illibéralisme, ça va être vraiment la manière dont se passent ces élections en novembre prochain. Est-ce qu’elles vont pouvoir se dérouler normalement ? Et si jamais Trump perd, est-ce qu’il va accepter le verdict des urnes ? Ça va vraiment être la question. Je suis plutôt optimiste, je pense que les élections vont se dérouler à peu près normalement. Et si Trump les perd, là on verra. Je pense qu’il est quand même un petit peu fatigué, on le voit, et son parti autour de lui commence à réfléchir à la suite : qui va prendre la relève, qui va porter le manteau de Trump après son départ ?
Ce n’est pas une affaire réglée, ça ? Ce n’est pas J.D. Vance ?
L.N. : Ah non, parce que ça peut être Marco Rubio, ou ça peut être le fils de Trump, Don Junior, alors qu’il n’a aucun charisme, c’est un peu le problème d’ailleurs de Rubio et de Vance. Personne dans le Parti républicain, ou même chez les démocrates, n’a le charisme absolument incroyable que Trump a depuis le début. Enfin, c’est quand même un politicien absolument hors-norme. Alors peut-être qu’il est en fin de course, ça commence à se voir par quelques petits signes de-ci de-là. Sa fatigue, le fait qu’on discute de sa succession, etc. Mais enfin, on a affaire à un personnage qui va rester dans l’histoire américaine.
> Écouter le podcast sur le site de Radio Classique.
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