02
mai
2019
Espace Média L'Ifri dans les médias
Hans STARK, cité par Laura Andrieu dans le Figaro

Élections européennes : en Allemagne, les partis traditionnels sur la sellette ?

Le 26 mai prochain les Allemands se rendront aux urnes pour élire leurs députés européens. Une élection importante pour l’Allemagne, où les partis politiques sont en pleine recomposition depuis les dernières élections fédérales.

logo_carre_figaro.png

L’Allemagne représente 96 des 751 députés du Parlement européen. La première puissance économique européenne élira ses représentants le 26 mai prochain lors des élections européennes. Et les enjeux de ces élections sont multiples. D’après le baromètre publié par la Commission européenne en février, 81% des Allemands pensent en effet que l’adhésion à l’UE de leur pays est une bonne chose quand 60% se montrent satisfaits du travail accompli par le Parlement de Strasbourg. « En Allemagne, la question pour ou contre l’UE ne se pose pas car les Allemands se sentent européens », confirme Isabelle Bourgeois, cofondatrice de la plateforme d’échanges et de débats Tandem Europe.

Ce n’est pas pour autant que la politique intérieure ne s’invite pas dans la campagne.

  • « Quel sera le score de l’AfD (un parti nationaliste qui a fait son entrée au Bundestag en 2017, NDLR) ? Est-ce que le SPD (le Parti social-démocrate, NDLR) va continuer sa descente aux enfers ? Va-t-il quitter la coalition ? Où en est la CDU (le parti d’Angela Merkel, NDLR) ? ». Autant de questions qui peuvent légitimement se poser, selon Hans Stark, chercheur à l’IFRI et professeur à la Sorbonne.

Car les partis politiques traditionnels sont en pleine recomposition depuis leur déroute aux élections de 2017 : à peine 33% pour les conservateurs du parti CDU-CSU et 20% pour les sociaux-démocrates du SPD. Pour la première fois depuis 1949, le pays s’est retrouvé sans majorité pour gouverner après l’échec des négociations entre la CDU-CSU, les libéraux (FDP) et les Verts. C’est finalement le SPD qui accepte, à reculons certes, de rempiler pour une nouvelle « Grande coalition ». « Les partis traditionnels ont perdu une part de leur identité. Ils sont toujours là mais doivent se repositionner car il y a un éclatement du paysage politique », analyse Isabelle Bourgeois. CDU et SPD doivent faire face à l’érosion croissante de leur base, à leur baisse de légitimité et à la rude concurrence du parti d’extrême droite AfD et des écologistes.
 

Quel avenir pour le SPD ?

Le Parti social-démocrate est particulièrement mal en point. D’après le dernier sondage publié par l’institut FGW, le SPD est aux alentours de 18%, en troisième position derrière les Verts (19%) et la CDU-CSU (32%) et surtout neuf points en dessous du résultat obtenu en 2014. « Le parti est en mauvais état et tente de se remettre à flot, estime Isabelle Maras, chercheuse associée à Das Progressive Zentrum (Berlin). Andrea Nahles, sa présidente, a mis la barre à gauche avec toute une série de mesures sociales ». Le SPD a détaillé ce projet social dans un petit livre de dix-sept pages : salaire minimum horaire à 12 euros au lieu de 9, prolongation de un à trois ans de la garantie d’assurance-chômage pour les plus âgés, autorisation des congés sans solde pour raison familiale, accélération de l’harmonisation des niveaux de retraite entre est et ouest du pays... Le parti tente de ramener au bercail ses militants déçus par la politique libérale initiée par Gerhard Schröder. « Cette grosse hémorragie d’électeurs du SPD s’explique notamment par la désillusion des électeurs après le tournant libéral, indique Isabelle Maras. Depuis, le SPD est tiraillé entre ceux qui veulent conserver ces réformes et ceux qui veulent un retour vers les acquis sociaux».
 

Quels risques pour la coalition au pouvoir ?

  • Une stratégie qui pourrait amener les sociaux-démocrates à faire exploser la coalition, d’après plusieurs spécialistes. « Depuis le début de la formation de cette coalition, le SPD s’interroge sur son sens, explique Hans Stark. Le SPD avait prévenu depuis le début qu’il ferait un bilan de mi-parcours au bout de deux ans, et on y arrive ». En cas de mauvais scores aux élections européennes, le parti pourrait sauter le pas et quitter la coalition. Dans ce cas, plusieurs scénarios sont possibles. Un nouveau scrutin pourrait être organisé ce qui demanderait du temps et des moyens et paraît peu probable, selon Hans Stark.

 

Angela Merkel pourrait décider de ne pas convoquer des élections et tenter une nouvelle fois de trouver une entente avec le FDP et les Verts pour former une coalition dites Jamaïque (FDP, Verts et CDU-CSU, la couleur de ces trois partis correspond à celle du drapeau de la Jamaïque, NDLR). Pour cela, il faudrait parvenir à réconcilier libéraux et écologistes, qui n’avaient pas réussi à se mettre d’accord en 2017. Sinon, Angela Merkel pourrait aussi décider de se retirer et laisser la place à sa dauphine, Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK »), qui a pris la tête du parti CDU-CSU. Celle-ci tente également de renouveler le programme de la CDU et de se recentrer sur les « classiques ». « “AKK” veut rallier l’électorat le plus à droite et conservateur de son parti, estime Isabelle Maras. Elle a été élue sur une ligne modérée, proche de Merkel mais elle est tout de même plus conservatrice que la chancelière, plus proche des valeurs de la famille ». Elle tente de regagner l’aile droite et libérale, qui lui a préféré son challenger lors des primaires pour la tête du parti, élections qu’elle a emportées à seulement 35 voix d’écart. Les électeurs qu’elle vise sont ceux qui sont allés grossir les rangs du parti d’extrême droite AfD, notamment en protestation contre la politique d’Angela Merkel d’accueil des réfugiés.
 

Les Verts deviendront-ils la deuxième force politique allemande ?

« La question est de savoir jusqu’où ira cette reconfiguration et cette droitisation », s’interroge Hans Stark. La CDU, comme le SPD, fait face à un sérieux adversaire : les Verts. « Die Grünen », le parti écologiste allemand, n’est pas une nouvelle formation politique puisqu’elle a été créée en 1980. Elle jouit pourtant d’une aura et d’un dynamisme propre aux petits nouveaux. « On l’observe depuis deux ans déjà et pas qu’en Allemagne mais aussi en Autriche ou encore aux Pays-Bas », relève Benedicte Lamond, chercheuse au centre Marc Block de Berlin. D’après les sondages, les Verts sont aux alentours de 19% et pourraient terminer à la troisième place voire dépasser le SPD. « Ils ont choisi un positionnement clair, ajoute Benedicte Lamond. Ils assument leur positionnement pro-européen tout comme leur ligne d’ouverture sur les migrations ». Les écologistes profitent de la perte de légitimité des partis traditionnels, prenant des voix au SPD mais aussi à la CDU, notamment en Bavière. « Pendant les élections régionales en Bavière, la CDU-CSU a fait des scores plus bas que d’habitude, les Verts leur ont piqués des voix. Cela peut être lié au nouveau président de la CSU qui a une politique très à droite », considère Benedicte Lamond.
 

D’après elle, la formation tire une partie de son rayonnement des mobilisations écologiques actuelles. « La question du réchauffement climatique devient de plus en plus importante et puis c’est une formation qui n’a plus gouverné depuis longtemps. Elle a l’image d’un parti neuf ». Le parti est également boosté par le charisme de ses leaders, à l’image de Robert Habeck, qui le dirige avec Annalena Baerbock. Habeck est populaire, maîtrise ses apparitions médiatiques et incarne l’aile réaliste du parti. « La tendance actuelle est de pousser au centre pour former une sorte de nouvelle force libérale, progressiste, pro-européenne et “droite compatible”, c’est-à-dire qui peut s’allier à la CDU et aux libéraux du FDP, avance Isabelle Maras. Par exemple, la plupart des représentants “Grünen” au pouvoir dans les “Länder” le sont au sein de coalitions dites “Jamaïque” ».
 

Et l’AFD dans tout ça ?

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD) ne semble pas être en position de force. Créditée de 10% dans les sondages, elle est en deçà de son score aux législatives de septembre 2017 (12,64%). Embourbé dans des affaires de financement occulte, le parti peine à rassembler autour de son programme pour l’UE. L’idée d’un Dexit (une sortie de l’Allemagne de l’UE, NDLR) ne séduit pas vraiment, surtout dans le contexte actuel où le Brexit occupe tous les débats et témoigne de la difficulté de quitter l’UE. L’AfD n’est toutefois plus sous-estimée. L’enjeu est d’ailleurs important puisqu’un Allemand se présente pour prendre la tête de la Commission européenne. Or, si une coalition d’extrême droite l’emporte, Manfred Weber, député européen depuis 2004 et membre de la CSU, n’aura quasiment aucune chance d’être élu.

 

  • « Et puis le Parlement européen risque d’être bloqué si on arrive à ce scénario. Ce n’est pas dans l’intérêt des Allemands, l’UE bénéficie à l’Allemagne et je pense qu’ils l’ont compris », conclut Hans Stark.

 

Les élections européennes font office de test pour tous ces partis en recomposition, surtout que le même jour, des élections municipales auront également lieu dans dix des seize Länder du pays. Cette première prise de température demandera ensuite à être confirmée lors des prochaines élections régionales à l’automne dans la Saxe, le Brandebourg et en Thuringe. Ces scrutins seront d’autant plus importants que ces trois « Länder » sont situés en Allemagne de l’Est, où les scores de l’AfD sont importants.

 

Voir cet article sur le site du Figaro.

 

Mots-clés
Elections Européennes partis politiques en Allemagne Allemagne Europe