02
jan
2020
Espace Média L'Ifri dans les médias
Thomas GOMART, chronique parue dans la revue Études

Esprit de Berlin ou de Pékin

Européens et Chinois aiment les commémorations. Mais pas les mêmes. Trente ans après, que retenir de 1989, année où le monde a basculé1 ? La place Tian'anmen ou le mur de Berlin ?

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En juin 1989, les autorités chinoises réprimèrent violemment les protestataires. En novembre, les autorités allemandes permirent l'ouverture du mur. Aujourd'hui, la Chine se comporte comme « une superpuissance amnésique » (Simon Leys), réaffirmant sans cesse l'absolu monopole du Parti communiste sur le pouvoir politique, tout en prétendant pouvoir être la première puissance mondiale à horizon 2049. L'Allemagne, quant à elle, s'est réunifiée et a permis de mettre fin à la division bipolaire de l'Europe. Elle fait de la construction européenne son principal horizon de politique étrangère, tout en étant devenue une puissance exportatrice. Au cours des trois dernières décennies, la mondialisation n'a cessé de s'intensifier. Elle a donné lieu à une grande convergence économique, facilitée notamment par l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. La Chine et l'Allemagne y jouent un rôle de tout premier plan aussi bien dans les domaines commercial, industriel que technologique. Dans les années 1980, la Chine représentait 2 % du PIB mondial, contre 18 % aujourd'hui. L'Allemagne pèse presque un tiers du PIB de la zone euro. Les deux pays entretiennent des relations économiques étroites. La mondialisation donne désormais lieu à une grande divergence politique entre deux modèles de capitalisme. Avec, d'un côté, un modèle occidental qui repose sur une séparation des pouvoirs et, de l'autre, un modèle chinois qui repose sur une fusion des pouvoirs sous le contrôle du parti unique. Comme un diplomate chinois le disait récemment : « Toutes les entreprises chinoises sont liées au Parti communiste chinois. » En revendiquant son droit légitime au développement économique du peuple chinois, l'objectif ultime du parti est de se maintenir au pouvoir envers et contre tout. Est-ce juin 1989 ou novembre 1989 qui aura été le plus fondateur sur le long terme ?

 

Pour répondre, il n'est pas inutile de rappeler que la répression de Tian'anmen intervint juste après une visite à Pékin de Mikhaïl Gorbatchev, venu célébrer la réconciliation sino-soviétique. La volonté d'ouverture du secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS), l'émancipation des pays baltes, la réunification allemande entraînèrent la chute de l'empire soviétique, événement dont les conséquences se font toujours ressentir dans les relations que la Russie de Vladimir Poutine entretient avec ses différents partenaires. En 2005, ce dernier la présentait comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXsiècle ». En 2019, Donald Tusk, président du Conseil européen, y voyait « une bénédiction pour les Géorgiens, les Polonais, les Ukrainiens, toute l'Europe centrale et orientale, et pour les Russes également ». Gorbatchev comprit mieux que quiconque que Moscou n'avait plus ni les moyens ni la volonté de maintenir son empire. Il fait aujourd'hui figure de contre-modèle à Pékin où de nombreux think tanks ont patiemment analysé les causes de l'effondrement soviétique. Selon eux, Gorbatchev a failli en ne défendant pas le PCUS et en renonçant à l'idéologie. À Berlin, et ailleurs en Europe, on lui reconnaît, au contraire, la clairvoyance de celui qui n'a pas recouru à la force pour entraver la chute d'un système auquel les Soviétiques ne croyaient plus, en raison notamment de son inefficacité économique et idéologique. Aujourd'hui, la Russie se situe dans un entre-deux vis-à-vis de Berlin et de Pékin. Elle s'inscrit résolument dans la mondialisation économique, après avoir rejoint l'OMC en 2012. L'Allemagne et la Chine sont ses deux principaux partenaires économiques. Sur le plan politique, elle critique ouvertement la mondialisation occidentale, tout en comprenant que la mondialisation chinoise pourrait bien, à terme, la menacer.

 

La mémoire de Tian'anmen ne devrait pas seulement obséder les autorités chinoises dont le discours sur l'harmonie et le principe « Un pays, deux systèmes » se heurtent aux contestations à Hong Kong. Elle concerne plus que jamais les Européens. Si Pékin se rassure en dénonçant les ingérences extérieures, elle se rend compte que les idées démocratiques et libérales finissent par se propager. C'est peut-être l'esprit de Berlin d'hier qui souffle sur Hong Kong aujourd'hui.

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1 Pierre Grosser, 1989. L'année où le monde a basculé, Perrin, 2009, réédition 2019.

 

Chronique parue dans la revue Études

 

Mots-clés
Chute du Mur de Berlin Allemagne Chine