17
mar
2020
Espace Média L'Ifri dans les médias
Dorothée SCHMID, citée par RFI

Migrants: pour Erdogan, le soutien de l’UE est une question de survie politique

Le président turc Recep Tayyip Erdogan veut le soutien des Européens sur le terrain syrien et sur la crise migratoire gréco-turque, une affaire qui est désormais complètement intégrée à l’enjeu politique turque. La chancelière allemande Angela Merket et le président Emmanuel Macron devaient en discuter ce mardi 17 mars avec Ankara par téléconférence, après l’annulation de leur visite en Turquie en raison de la situation sanitaire actuelle.

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Cela fait dix-sept ans que Recep Tayyip Erdogan dirige la Turquie, et il a bien l'intention de continuer. Mais sa popularité et ses résultats sont en baisse. Le président turc « est dans une situation où, en interne, il est plus affaibli qu’il n’a jamais éténotamment par une situation économique difficile, mais aussi une situation politique qui le met en minorité sur un certain nombre de sujets »explique Guillaume Perrier, spécialiste de la Turquie et auteur du livre Dans la tête d'Erdogan.

« L’un de ces sujets, c’est évidemment la guerre en Syrie, et la présence en Turquie de plusieurs millions de réfugiés, poursuit-il. Erdogan est persuadé que sa défaite aux élections municipales de juin dernier est due à cet accueil bienveillant pendant des années de millions de réfugiés syriens et que c’est ce qu’on lui fait payer. »

  • Recep Tayyip Erdogan cherche également des appuis sur la scène internationale, puisqu'il est désormais très isolé en Syrie, selon Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie Moyen-Orient à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
     
  • « Recep Tayyip Erdogan est en mauvaise posture dans la crise syrienne, parce qu'il a pris le parti aujourd'hui d'un affrontement direct avec les troupes du président Bachar el-Asad, soutenues par la Russie, explique la chercheuse. Personne ne le soutient dans cet engagement militaire en Syrie et il hésite donc aujourd'hui entre aller chercher l'aide de l’Otan – qui est très difficile à obtenir par les temps qui courent, avec en plus une relation turco-américaine qui très tendue – et aller demander à ses partenaires européens aussi un appui. Cela au moins pour la gestion des réfugiés, puisque c'est en effet avec eux, et en particulier Angela Merkel, qu'il avait négocié un précédent accord sur les réfugiés syriens. »

Ouvrir les frontières : le pari risqué d’Ankara

Le président turc a ouvert sa frontière avec la Grèce aux migrants pour faire pression sur les Européens, et montrer qu'il peut obtenir quelque chose de Bruxelles. Mais cela s'annonce difficile.

  • Recep Tayyip Erdogan attend toujours une partie des six milliards d’euros promis à la Turquie en échange de l'accueil des réfugiés. Accélérer les choses pourrait certes aider, mais au-delà, la marge de manœuvre est très mince, estime Dorothée Schmid.
  • « Si M. Erdogan attend davantage d’argent pour gérer les réfugiés syriens, je pense que c’est le plus mauvais moment pour en réclamer, opine Dorothée Schmid. Mais en réalité, ce que souhaite très probablement le président turc, c’est d’obtenir le soutien de l’Union européenne sur la relocalisation des réfugiés syriens dans les zones que l’armée turque occupe aujourd’hui au nord-est de la Syrie. Et là, il faudra un appui logistique de l’UE. Et pour débloquer cet appui, il faudra une décision politique. Je ne sais pas combien de temps cela prendra de trouver un accord, mais il est évident que c’est de cela qu’il veut discuter. »

Cependant, les Européens se sont montrés très réticents à s'engager sur cette question jusqu’à présent.« Recep Tayyip Erdogan s'est un peu pris les pieds dans le tapis, si je puis dire, rappelle Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble. Il a négocié avec la Russie en Syrie en excluant les Occidentaux et, aujourd'hui, il est bien évident que les pays concernés, qui sont non pas l’UE seulement, mais surtout des pays comme l’Allemagne et la France sont extrêmement prudents pour ne pas se laisser entraîner dans le conflit. »

 

La crise sanitaire étendue aux réfugiés ? « Catastrophe d’une ampleur terrible »

Ces discussions se déroulent en pleine pandémie de coronavirus. Angela Merkel et Emmanuel Macron devaient se rendre à Istanbul, mais ils ont annulé le déplacement justement pour causes sanitaires.

  • « Si la crise sanitaire s’étend aux réfugiés, ce sera une catastrophe humanitaire d’une ampleur terrible, explique Dorothée Schmid. Et il est possible que M. Erdogan joue aussi là-dessus. Mais je ne vois pas très bien comment une crise sanitaire pourrait être maîtrisée à partir du moment où on précarise les migrants et on les installe dans des zones de non-droit. »

Des dizaines de milliers de migrants sont actuellement pris en étau dans un no man’s land aux portes de la Grèce et plusieurs millions de civils syriens sont piégés à Idleb, en Syrie.

 

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crise des migrants Recep Erdogan Turquie Union européenne