Affaire Anthropic : « L’Europe découvre une nouvelle forme de dépendance »
En interdisant l’accès mondial aux technologies du fleuron américain de l’IA, l’administration Trump a franchi un cap, estime Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales. Cette décision place les acteurs européens face au risque d’une coupure brutale des accès aux services américains.
Y aura-t-il des vagues sur les rives du lac Léman ? Le 17 juin, à Evian, Emmanuel Macron réunit les patrons des entreprises d’IA, Google DeepMind, Anthropic et OpenAI, invités d’honneurs d’ un G7 sous tension. L’impact de la décision de l’administration Trump de couper l’accès des derniers modèles d’Anthropic aux entreprises et aux ressortissants étrangers, décision ayant entraîné le blocage de Mythos 5 et Fable 5, sera certainement dans toutes les têtes. Mais « il n’y a pas grand-chose à attendre de leurs discussions », pense Julien Nocetti, auteur de Les Gafam (Que sais-je ?, 2026). Le chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Institut français des relations internationales revient pour Libération sur les conséquences de ce camouflet pour les Européens.
Anthropic a annoncé le 12 juin avoir désactivé ses derniers modèles Mythos 5 et Fable 5 à la demande de l’administration Trump qui exigeait d’en couper l’accès pour « tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des Etats-Unis », y compris pour ses propres « employés étrangers ». Comment interprétez-vous cette décision ?
L’affaire peut être lue à différents niveaux. Les restrictions imposées sur les deux modèles les plus avancés d’Anthropic marquent une étape supplémentaire vers la généralisation du risque de kill switch [la capacité de désactiver l’accès à une technologie]. Aujourd’hui, l’accès à un modèle d’IA peut être coupé du jour au lendemain. Demain, ce pourrait être un service cloud, un outil de cybersécurité, une brique logicielle. L’Europe découvre une nouvelle forme de dépendance : non plus seulement dépendre de composants ou de serveurs, mais d’autorisations d’accès. Ensuite, l’affaire révèle la friction grandissante autour des visions sur la « souveraineté numérique ». En fait, l’approche incarnée par l’administration Trump se rapproche de la vision étatiste chinoise. Le dernier décret présidentiel américain, en date du 2 juin, qui invite les entreprises américaines à donner au gouvernement un accès anticipé pendant trente jours à leurs derniers modèles d’IA avant un déploiement public le montre bien. Enfin, il ne faut pas perdre de vue le cadre de la compétition technologique sino-américaine, qui oriente une part importante des décisions de l’administration Trump dans l’IA.
Au-delà des questions de souveraineté, cette séquence n’est-elle pas la suite de la bataille opposant l’administration Trump à Anthropic depuis février, quand l’entreprise a refusé que ses modèles soient utilisés pour la surveillance domestique et les armes létales autonomes ?
C’est une hypothèse a priori séduisante : Anthropic, le chevalier blanc de l’IA made in America, courberait l’échine devant la volonté puissamment exprimée du pouvoir exécutif… On ne peut bien entendu pas exclure la motivation d’une vengeance – c’est un ressort psychologique souvent mobilisé chez Trump – contre un Anthropic qui ne s’est pas conformé, du moins publiquement, aux consignes de la Maison Blanche et du Pentagone. A titre personnel, je vois dans cette relation conflictuelle entre Anthropic et la Maison Blanche moins l’opposition scénarisée entre une approche pacifiste et une vision militariste de l’IA qu’une bataille autour de la gestion des risques d’une technologie qui est désormais incontournable dans le champ sécuritaire.
Selon la presse américaine, c’est Amazon qui aurait détecté des failles de sécurité et alerté la Maison Blanche. Qu’est-ce que cela traduit du rapport entre l’administration Trump et les géants de la tech ?
Amazon, l’un des premiers actionnaires d’Anthropic, une entreprise largement dépendante… d’AWS pour le stockage de ses données, n’était a priori pas le coupable envisagé ! L’affaire est toutefois révélatrice des rapports de force bruts qui se déploient aux États-Unis, à mon sens d’abord entre géants de la tech eux-mêmes. Avant la décision de Trump, la valorisation d’Anthropic était supérieure à celle du grand rival OpenAI, lequel lui a raflé, il y a quelques mois, le colossal contrat avec le Pentagone. Amazon a lui aussi développé des ambitions superlatives dans l’IA appliquée à la conception industrielle. N’oublions pas non plus le caractère incontournable de Google dans le secteur, ni le verrouillage du marché des capacités de calcul par Nvidia.
Tous ces acteurs convoitent le regard de la Maison Blanche pour accroître leur emprise, et Trump ne se prive pas de les cajoler pour peu qu’ils servent son agenda idéologique et son affairisme débridé. Mais cela fonctionne à double sens. Plus le secteur privé phagocyte la collecte et le traitement des données IA, plus l’État en devient dépendant, ce qui, aux États-Unis, est devenu manifeste dans le domaine régalien : sécurité publique, renseignement, opérations militaires… L’affaire Anthropic est sans doute à lire à l’aune d’une autorité politique qui tient tête à un acteur tech annoncé comme tout-puissant. Il y aura probablement des répercussions sur ce qu’il reste du soft power américain, puisque cette affaire permet – à nouveau en 2026 ! – un grand inventaire de nos dépendances critiques envers les États-Unis.
Le patron d’Anthropic, Dario Amodei, a lui-même alerté sur les risques concernant son produit. Arthur Mensch avait dénoncé un « marketing de la peur » visant à « solidifier des monopoles ». Aujourd’hui, la stratégie d’Amodei se retourne-t-elle contre lui ?
On peut le supposer ! Pendant des années, Dario Amodei a bâti la marque Anthropic sur un message, que l’on peut résumer ainsi : « Notre IA est si puissante qu’elle peut devenir une menace. Il faut donc la réguler, peut-être même la ralentir. » Ce discours était en quelque sorte une mise en récit, destiné à positionner Anthropic en élève modèle de la Silicon Valley, tout en impressionnant les investisseurs. Cela a fonctionné, si l’on se réfère aux valorisations vertigineuses de l’entreprise, mais un récit n’est jamais neutre. Le calendrier ajoute un degré de brutalité à l’affaire : Anthropic prépare son entrée en bourse, valorisée à plus de 1 000 milliards de dollars. D’un côté, il faut rassurer les marchés, de l’autre, la Maison Blanche la coupe d’une partie de la planète. Les clients européens, les grandes banques qui testaient ses modèles, tout se retrouve gelé du jour au lendemain.
[…]
>> Retrouvez cette interview en intégralité sur le site de Libération.
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