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Durcissement des règles d’achat de puces d’IA : « Donald Trump veut faire reculer l’Europe sur la réglementation du numérique »

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interviewée par Marion Garreau dans

  L'Usine Nouvelle 

 
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Donner des informations critiques à Washington pour avoir le droit d’acheter 1 000 GPU, engager des contreparties de son pays pour en acheter 200 000... Pour L’Usine Nouvelle, Mathilde Velliet, chercheuse au Centre Géopolitique des Technologies à l’Institut français des relations internationales, décrypte le durcissement des règles d’exportations des puces d’IA envisagées par l’administration Trump... et qui s’appliqueraient à tous les pays du monde.

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Mathilde Velliet, chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l'Ifri
Mathilde Velliet, chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l'Ifri
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La France a besoin d’au moins 30 000 processeurs graphiques pour bénéficier de la puissance de calcul nécessaire à l’essor de l’intelligence artificielle. Voilà ce qu’a posé fin 2024 le rapport de la Commission de l’IA, mandaté par Emmanuel Macron pour nourrir la stratégie nationale en IA. Ces fameuses GPU, dont le leader mondial est de très loin l’américain Nvidia, les entreprises françaises en achètent donc beaucoup. Le fleuron de l’IA Mistral en a acquis 18 000 pour son premier supercalculateur en cours d’installation dans l’Essonne.

Début 2025 auprès de L’Usine Nouvelle, la filiale Scaleway du groupe Iliad revendiquait 5 000 GPU, la start-up marseillaise Sesterce 4 500 installées sur le sol français. De plus petites quantités auraient aussi été achetées par Orange, OVH, Outscale. Installées dans les datacenters de l’Hexagone, elles doivent servir à entraîner les modèles d’IA puis à faire tourner les outils utilisés par les entreprises clientes.

Mais cet élan pourrait bientôt se heurter à un durcissement des règles d’exportations des puces d’IA par les Etats-Unis... pour la première fois envisagées à l’échelle mondiale. Selon des discussions en cours à Washington, les entreprises françaises et européennes pourraient devoir demander une licence d’exportation à l’administration américaine dès lors qu’elles veulent acheter au moins 1 000 GPU. Un seuil bien bas, qui concernait de nombreux acteurs français !

Que disent les règles envisagées par Washington ? Pourquoi les appliquer aussi à l’Europe ? Quelles exigences les Etats-Unis pourraient-ils imposer aux entreprises acheteuses de GPU et à leurs pays de résidence ? Pour L’Usine Nouvelle, Mathilde Velliet, chercheuse en géopolitique des technologies à l’Institut français des relations internationales (Ifri), décrypte le contenu et les enjeux des nouvelles règles envisagées. Des règles qui pourraient sérieusement impacter les entreprises françaises et les ambitions du gouvernement pour l’implantation de nouveaux datacenters dédiés à l’IA.

Que sait-on des réflexions en cours à Washington sur les règles d’exportations de puces ?

Le bureau industrie et technologie, en charge du contrôle des exportations à double usage au sein du département du Commerce, a rédigé un projet de nouvelles règles de contrôle des exportations de puces. Un document de 129 pages selon la presse américaine, validé par le secrétaire au commerce et désormais en cours d’examen par l’OMB, le bureau de la gestion et du budget. Donald Trump est entré dans une logique de négociation permanente pour servir ses intérêts.

Ce qui se dessine, c’est la mise en place par les Etats-Unis d’un régime mondial de contrôle des exportations sur les semi-conducteurs les plus avancés et en particulier certains processeurs graphiques (GPU), désormais soumis à licence. Pour une entreprise d’un pays qui voudrait moins de 1000 GPU, le processus serait facilité, avec seulement un examen léger.

Au-delà de 1 000 puces, l’entreprise aurait besoin d’une validation préalable du gouvernement américain pour avoir la licence. Et au-delà de 200 000 puces, le gouvernement de son pays d’implantation devra s’impliquer. La licence ne sera approuvée que s’il prend des engagements sécuritaires, pour lutter contre le trafic de puces vers des destinations qui ne sont pas autorisées à y avoir accès, et d’investissements importants aux Etats-Unis.

Quel est le but ?

On peut lire deux objectifs dans les règles envisagées. Le premier, dans la continuité de ce qu’a fait la première administration Trump puis surtout celle Biden, c’est d’essayer de s’assurer que la Chine ne puisse pas utiliser les capacités de calcul américaines les plus avancées. Donc de l’empêcher de s’approvisionner en puces d’IA par des moyens détournés depuis des pays tiers.

En juillet 2025, l’administration Trump avait déjà travaillé sur un projet de contrôle à l’export visant plusieurs pays asiatiques, dont la Thaïlande et la Malaisie, pour limiter le trafic illégal de puces vers la Chine qui lui permet de contourner les sanctions américaines. Le projet actuel reprend cette approche, mais en l’élargissant à l’échelle mondiale.

Le deuxième objectif, c’est d’utiliser le goulet d’étranglement qui existe aujourd’hui sur les puces Nvidia et AMD comme un levier pour soutirer un certain nombre de concessions, dont des investissements aux Etats-Unis selon la presse américaine. Le gouvernement américain se place ainsi en gardien de l’accès aux puces avancées.

Mais pourquoi restreindre les exportations vers les pays alliés ? N’est-ce pas un revirement dans la politique américaine, qui ciblait jusqu’à présent la Chine, la Russie et leurs partenaires ?

On ne peut pas vraiment parler de revirement, car les Etats-Unis ont adopté, depuis janvier 2025, une vision très transactionnelle des échanges avec tous les pays, qu’ils soient alliés ou non. Son comportement sur le Groenland n’est pas vraiment celui typique d’un allié.

Donald Trump est dans un pur transactionnalisme. Il est entré dans une logique de négociation permanente pour servir ses intérêts et veut utiliser tous les outils à sa disposition : les barrières douanières, les menaces d’exclusion du marché américain et le contrôle aux exportations. Or les Etats-Unis étant leaders dans le design des GPU avancées pour l’IA, cette force-là peut être exploitée pour soutirer des concessions.

Si une entreprise veut acheter plus de 1 000 puces, elle devrait devoir fournir des informations sur son modèle d’affaires, son mode opérationnel, voire autoriser la visite d’autorités de contrôle du gouvernement américain sur ses sites...

Il est là le changement de paradigme : le contrôle à l’export n’est plus envisagé comme un outil de sécurité mais comme un levier de négociations commerciales. C’est très clair, puisque Donald Trump n’hésite plus à ajouter ou suspendre certains contrôles à l’export au fil des négociations commerciales, comme il l’a fait avec la Chine l’an dernier. Des restrictions réellement prises pour la sécurité nationale, on ne les lève pas en échange de concessions commerciales.

Quelles contreparties de l’Europe et de la France Donald Trump pourrait-il vouloir ?

Ce qu’il veut obtenir de l’Europe, c’est la faire reculer sur la taxation et la réglementation du numérique (règles sur les pratiques monopolistiques, les données, l’IA ...). Les règlements européens tels que le DMA et DSA, accusé faussement de censure, sont dans le viseur américain. Donald Trump a clairement lié ces sujets à l’utilisation de nouveaux outils.

En août 2025, dans un post sur son réseau Truth Social, il annonçait qu’il allait « défendre nos incroyables Entreprises Américaines de la Tech contre les pays qui imposent des taxes sur les services numériques, des réglementations et des législations sur le numérique », en menaçant de leur imposer des barrières douanières et des contrôles à l’export s’ils ne supprimaient pas ces réglementations.

En moins frontal, si une entreprise veut acheter plus de 1 000 puces, elle devrait devoir fournir des informations sur son modèle d’affaires, son mode opérationnel, voire autoriser la visite d’autorités de contrôle du gouvernement américain sur ses sites... Le contrôle à l’export devient donc une source d’information utilisable par les autorités américaines, même si on n’a pas le détail de ce qui sera exigé.
 

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Marion Garreau

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Photographie de Mathilde Velliet - Crédit SEIGNETTELAFONTAN

Mathilde VELLIET

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Mathilde Velliet, chercheuse au Centre géopolitique des technologies de l'Ifri