États-Unis/Chine : une guerre inéluctable ?
Sous la pression d’une puissance émergente, la puissance installée est-elle condamnée à la guerre ? Ce « piège » décrit dans La guerre du Péloponnèse il y a 2 500 ans est largement cité par les commentateurs américains. Mais gare aux simplifications abusives !
L’inquiétude nord-américaine face à l’émergence chinoise n’est pas récente. En 1958, le journaliste états-unien Harold Isaacs avait dénombré « une soixantaine d’articles de magazines et d’une trentaine de livres […] dans lesquels la Chine, ou le géant, ou le dragon, s’éveille, se réveille, s’agite, se lève, change ou renaît ». Mais depuis une dizaine d’années, la rivalité sino-américaine a été érigée en axe structurant de l’ordre international.
Sans occulter les difficultés économiques auxquelles la Chine fait face aujourd’hui, sa montée en puissance sur le plan militaire, commercial et technologique n’est plus à démontrer. L’Armée populaire de libération est devenue une force de combat de plus en plus sophistiquée, capable d’intervenir bien au-delà des frontières chinoises. Puissance d’innovation et d’exportation, la Chine a dépassé les puissances occidentales dans bon nombre de secteurs industriels et technologiques, de la robotique aux batteries, en passant par l’intelligence artificielle industrielle, les drones ou les énergies vertes. L’excédent commercial de la Chine a dépassé le montant record de 1 000 milliards d’euros en 2025, elle assure désormais autour de 30 % de la production mondiale de biens manufacturés, loin devant les États-Unis (17 %). Depuis plusieurs années, elle dépose plus de brevets que les États-Unis au niveau national et international, et domine la recherche dans 66 des 74 technologies critiques.
La Chine et les États-Unis : des rivaux interdépendants

Sources : Banque mondiale ; OEC (Observatory of economic complexity), Géoconfluences ; Barthélémy Courmont, La Chine face au monde, Eyrolles, 2025 ; Christian Lequesne, La puissance par l’image, Presses de Sciences Po, 2021 ; Courrier International, L’Express, Le Grand continent. Projection : Raisz Armadillo. © Légendes cartographie
Texte citation
La Chine a dépassé les puissances occidentales dans bon nombre de secteurs industriels.
Chercheuse, Centre géopolitique des technologies de l'Ifri
Cette trajectoire a attisé aux États-Unis la perception d’une menace chinoise. En effet, depuis le milieu du 20e siècle, la culture stratégique américaine lie indissociablement sécurité et suprématie, la prééminence (notamment technologique) étant considérée comme une condition sine qua non de la défense nationale. La montée en puissance chinoise nourrit ainsi une « phobie du presque pair », qui s’est imposée dans le domaine militaire (décennie 2000), économique (années 2010) et technologique à partir de la fin des années 2010. Pour Graham Allison, ces évolutions placent les États-Unis et la Chine dans un dangereux « piège de Thucydide ». Dans la Grèce du 5e siècle avant J.C., l’auteur de La guerre du Péloponnèse jugeait que le « véritable motif du conflit entre Sparte et Athènes fut le développement de la puissance athénienne […] qui, en inspirant des craintes aux Lacédémoniens, rendit la guerre inévitable ». Ce « piège » renvoie au fait, historiquement récurrent, que la guerre survient lorsqu’une puissance dominante s’estime menacée par une puissance émergente. Contesté par de nombreux historiens, ce concept rencontre un large écho auprès des responsables politiques américains.
L’inquiétude américaine s’est intensifiée depuis l’arrivée de Xi Jinping, à cause de l’évolution du discours chinois : renonçant à « maintenir un profil bas », le dirigeant chinois affiche l’ambition de son pays qui entend devenir un leader mondial, en termes d’innovation, d’influence internationale, de puissance maritime, voire de « puissance nationale globale ». Ces ambitions s’accompagnent d’une politique d’affirmation de la puissance chinoise, jugée contraire aux intérêts américains, marquée par un déploiement croissant de moyens militaires en mer de Chine du Sud et autour de Taïwan, et d’outils de coercition économique. Un ensemble de pratiques considérées comme déloyales, violant les normes internationales et les engagements bilatéraux chinois (comme les règles de l’Organisation mondiale du commerce), ou l’engagement de l’État chinois à ne pas mener des opérations de cyberespionnage économique contre les États-Unis, viennent alimenter la crainte d’une menace chinoise. Si bien que la compétition avec la Chine a été élevée au rang de priorité à Washington, chez les Démocrates comme les Républicains. Dès 2015, l’expression « compétition entre grandes puissances » fait son retour dans les discours du Pentagone. Les administrations Trump 1 puis 2 font de la compétition stratégique avec la Chine un enjeu central, l’administration Biden y voyant pour sa part le principal « défi dimensionnant » (pacing challenge) auquel font face les États-Unis.
Titre Edito
Ralentir l'adversaire dans la course technologique
Ralentir l'adversaire dans la course technologique
La compétition stratégique se concentre sur les technologies critiques. Par leur nature duale, celles-ci constituent le fondement de la puissance militaire et économique. Cette conviction, solidement ancrée à Washington comme à Pékin, explique l’intensité des efforts déployés pour prendre – ou conserver – l’ascendant.
Aux États-Unis, le Congrès et l’exécutif surveillent de près les pratiques chinoises, qu’il s’agisse de subventions aux entreprises nationales, de violations de la propriété intellectuelle, d’investissements dans des technologies critiques américaines, ou d’espionnage économique. L’administration Obama avait déjà adopté certaines mesures de protection des technologies (par exemple en interdisant aux grands opérateurs américains d’utiliser des équipements Huawei), mais c’est sous les mandats Trump 1 et Biden que les efforts pour maintenir une avance technologique sur la Chine gagnent en envergure.
Texte citation
Washington tente de priver Pékin d'accès à un ensemble de technologies pour ralentir ses progrès
Chercheuse, Centre géopolitique des technologies de l'Ifri
D’une part, Washington tente de priver Pékin d’accès à un ensemble de technologies, données et investissements pour ralentir ses progrès dans certains secteurs stratégiques. Pour ce faire, Washington impose un contrôle plus ferme sur les investissements américains dans les technologies chinoises, sur les liens des chercheurs et universités avec la Chine, sur les tentatives d’acquisitions chinoises d’entreprises américaines de la tech, et sur les exportations vers la Chine de technologies comme les semi-conducteurs avancés (et leurs équipements de fabrication). Ces mesures dépassent la seule relation sino-américaine, les partenaires des États-Unis étant priés – ou contraints par l’extraterritorialité des contrôles américains – de mettre en œuvre des restrictions similaires. D’autre part, Washington s’efforce de soutenir sa propre dynamique d’innovation pour courir plus vite que son rival. L’aiguillon chinois a ainsi motivé l’accélération des financements publics dédiés à l’IA (estimés à 20 milliards de dollars entre 2013 et 2024) et le grand retour de la politique industrielle aux États-Unis, illustrée par des lois comme le Chips and Science Act (2022) qui a alloué 52 milliards de dollars au secteur des semi-conducteurs. La compétition avec la Chine est aussi le sous-texte des efforts actuels de l’administration Trump 2 pour détricoter et empêcher toute réglementation trop contraignante des entreprises d’IA américaines, afin de maintenir un leadership mondial dans ce domaine.
Titre Edito
La politique chinoise de Trump 2 : prudence et incohérences
La politique chinoise de Trump 2 : prudence et incohérences
Si le leadership (ou plutôt, dans le vocabulaire trumpien, la « domination ») technologique reste un objectif prioritaire, la nouvelle administration républicaine a tempéré son approche vis-à-vis de la Chine ces derniers mois. Début 2025, la nomination de nombreux « faucons » à des postes clés (comme Marco Rubio à la tête du département d’État ou John Ratcliffe à la CIA) pouvait laisser penser que l’administration Trump 2 inscrirait sa politique chinoise dans la continuité des dernières années, vers toujours plus de restrictions et de confrontation. Force est de constater que ce durcissement n’a pour l’instant pas eu lieu. Plusieurs mesures adoptées au nom de la sécurité nationale ont été assouplies ou suspendues. L’application de la loi sur TikTok a par exemple été reportée pendant un an. Le président Trump a même réautorisé la vente de certains semi-conducteurs avancés à la Chine, comme les puces H20 et H200 de Nvidia. Afin d’éviter de porter atteinte aux discussions commerciales avec Pékin et aux sommets prévus entre les présidents Donald Trump et Xi Jinping, la Maison-Blanche a demandé à son administration de suspendre de nombreuses mesures ciblant la Chine. Le langage officiel se fait lui aussi moins antagonique. En novembre 2025, le « ministre de la guerre » Pete Hegseth jugeait que « la relation entre les États-Unis et la Chine n’a jamais été meilleure » et Trump prédisait dans ses posts que Xi Jinping lui ferait un « énorme gros câlin à [s]on arrivée » à Pékin mi-mai 2026. Cette vision est reflétée dans la Stratégie de sécurité nationale américaine (NSS) publiée début décembre 2025, qui ne mentionne plus la « compétition entre grandes puissances » et concentre ses critiques sur le déséquilibre commercial et la surproduction chinoise plutôt que sur les enjeux sécuritaires, sans jamais qualifier la Chine de « rivale », « concurrente », ni « menace ».
[...]
>> Retrouvez l'intégralité de cet article, paru dans « La Géopolitique en 20 questions » (Les Grands Dossiers, Sciences Humaines), sur le site du magazine "Sciences Humaines".
Média
Format
Partager