Guerre en Ukraine : Mais pourquoi Macron veut-il doter la France de capacités de frappes dans la profondeur ?
« 20 Minutes » a interrogé deux experts des armes stratégiques pour comprendre les déclarations d’Emmanuel Macron annonçant que la France devait se doter de capacités de frappe dans la grande profondeur. Une réponse au missile russe Orechnik.
L'essentiel
- Jeudi, lors de ses vœux aux armées, Emmanuel Macron est revenu sur le récent tir par la Russie d’un missile balistique Orechnik sur l’Ukraine.
- « Le message est clair, et à tous ceux qui pensent que la Russie serait une question qui ne nous concerne pas, il doit être reçu cinq sur cinq : nous sommes à portée de ces tirs », a prévenu le président de la République.
- « Manifestement, il y a désormais la volonté de dire que la Russie possède ce type d’arme, et qu’il faut en parler pour justifier le fait que la France et l’Europe en développent aussi », analyse Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération à l’Institut français des relations internationales.
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« Les Russes sont les spécialistes des armes duales »
Si sa vitesse serait de Mach 10, il n'aurait pas de capacité de manœuvre. Un missile balistique est un missile dont la très grande majorité du vol se déroule hors de l'atmosphère, au-delà de 100 km d'altitude. Une fois la phase propulsée terminée, seule la gravité influe sur la trajectoire, jusqu'à la phase terminale. « Il aurait une portée maximale d´environ 5.000 km, selon les Russes, même si en l’occurrence, il n’a été tiré qu’à 1.800 km, pointe de son côté la chercheuse Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération à l’Ifri (Institut français des relations internationales). Les deux seules fois où il a été tiré, c’est sur le champ de bataille, il n’a pas été testé auparavant, ce qui peut expliquer ses difficultés en matière de précision et de charge - ce qui interroge quant à ses réelles capacités. Il est toutefois présenté comme un missile mirvé, c’est-à-dire pouvant emporter plusieurs charges, et pouvant aussi emporter une charge nucléaire, même si cela ne représente rien de nouveau, les Russes étant les spécialistes des armes duales. »
Par ailleurs, « il n’est pas impossible à intercepter, car il ne représente en soi rien de révolutionnaire, mais si plusieurs de ces missiles étaient tirés en même temps, évidemment que nous n’aurions pas, pour l'instant en Europe, la capacité de les intercepter », poursuit la chercheuse.
La France travaille sur le MBT, un missile balistique développé par ArianeGroup
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L'Europe est en tout cas désormais bel et bien « à portée des tirs » conventionnels russes, a rappelé Emmanuel Macron. « Cela m’a un peu surprise que le président nomme directement cette menace et qu’il l’aborde de manière aussi directe, même s’il y avait eu une très forte réaction des Européens après ce tir, poursuit Héloïse Fayet. Il y a toujours un équilibre difficile à trouver entre ne pas en parler, et trop en faire au risque d’alimenter la propagande. Manifestement, il y a désormais la volonté de dire que la Russie possède ce type d’arme, et qu’il faut en parler pour justifier le fait que la France et l’Europe en développent aussi. » L'idée étant de dissuader en montrant que l'Europe serait capable de répliquer à ce type d'attaque.
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« Nous ne pensions pas en avoir besoin »
La France maîtrisant la technologie du missile balistique, puisque ArianeGroup développe déjà le M51 pour la dissuasion nucléaire, pourquoi ne s’est-elle pas équipée plus tôt de ce type d’engins pour renforcer son panel d’armes conventionnelles ?
Si la France et l'Europe sont en retard, c'est parce que « nous ne pensions pas en avoir besoin », explique Héloïse Fayet. « La réflexion sur la frappe dans la profondeur remonte à quelques années, face au constat que ces armes sont de retour, en Ukraine, en Asie, au Moyen-Orient. Mais, nous ne savions pas combien de temps allait durer la guerre en Ukraine, et nous ne pensions pas que nous aurions à déployer ce type d’armes en dissuasion contre la Russie. » La nécessité de s'en équiper est aussi venue « du constat que, dans les conflits modernes, la supériorité aérienne [via les avions de combat] est difficile à acquérir. »
En France, jusqu’ici, « le balistique était forcément synonyme de nucléaire »
Cette réflexion sur la frappe dans la profondeur conventionnelle rejoint, côté français, celle sur « l’épaulement, c’est-à-dire la contribution des forces conventionnelles à la manœuvre dissuasive, et vice-versa », poursuit la chercheuse. « Les Russes et les Américains ne se posent pas cette question, car pour eux la dissuasion est globale, alors qu’en France nous avions jusqu’ici une vision cloisonnée de la dissuasion nucléaire, mais nous sommes en train d’en sortir. »
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