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Le jour où le régime de Vladimir Poutine est menacé, "les Russes ne se mobiliseront pas pour le défendre"

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interrogée par Valentin Dauchot dans

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Après quatre ans de guerre et des centaines de milliers de victimes, le Kremlin est englué sur le front ukrainien et se prépare à affronter une probable récession. De quoi affaiblir Vladimir Poutine et le contraindre à mettre fin à sa guerre ?

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Vladimir Poutine avec son ministre de la Défense Sergeï Choïgou et son général de l’armée Oleg Salioukov, Moscou, Russie, 9 mai 2019
Vladimir Poutine avec son ministre de la Défense Sergeï Choïgou et son général de l’armée Oleg Salioukov, Moscou, Russie, 9 mai 2019
© Free Wind 2014/Shutterstock.com
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Début janvier, Valery Averin, étudiant universitaire en Bouriatie – région proche de la frontière mongole – signait un contrat avec le ministère russe de la Défense. Le 24 mars, le jeune homme terminait sa formation pour devenir opérateur de drones sur les lignes arrière. Deux semaines plus tard, le 8 avril 2026, il était pulvérisé par un tir de mortier ukrainien sur la ligne de front. “Ils l’ont jeté au cœur des assauts” s’indignait sa maman quelques jours plus tard au micro du service russe de la BBC. “Mon fils est mort dans le broyeur à viande”, nom donné à la stratégie russe consistant à envoyer des vagues de soldats se faire déchiqueter par les drones ukrainiens pour gagner du terrain. Le cas de Valery Averin n’est pas isolé et illustre les difficultés croissantes de recrutement du Kremlin, face aux pertes colossales de son armée sur le terrain. Selon les médias russes d’opposition Meduza et Mediazona, au moins 352 000 Russes auraient perdu la vie en Ukraine entre 2022 et 2026. Pour le centre de réflexion américain Institute of the Study of War (ISW), le chiffre réel est sans doute nettement plus élevé et le nombre total de victimes russes (morts et blessés) s’élèverait au moins à 1,3 million de soldats au mois de février. “Cette campagne de recrutement des étudiants fait partie d’une campagne de mobilisation forcée mais inavouée de l’armée pour faire face à un taux de perte en hausse et un taux de recrutement en baisse” analyse l’ISW. Et ce alors que les forces russes ne gagnent pratiquement plus de terrain sur la ligne de front et ont même subi, pour la première fois, une perte nette de territoire au mois d’avril face aux Ukrainiens.

Poutine déconnecté 

À Moscou, pourtant, pas de protestations. “Le sujet des morts est tabou”, commente la chercheuse Tatiana Kastouéva-Jean qui dirige le Centre Russie/Eurasie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Et il n’est certainement pas abordé à la télévision, qui reste la première source d’information. Mais il y a d’autres raisons à cela : les mouvements de femmes et de mères de soldats disparus qui défilaient toutes les semaines en 2022 ont été neutralisés. Et pour une partie de la population, le fait que ces soldats aient signé un contrat de leur plein gré contre des sommes importantes change totalement le regard sur leur sort. La famille touche de l’argent en cas de décès, bénéficie d’avantages sociaux, et du respect de la société”. Afin de préserver les apparences, l’armée et le Kremlin passent en outre leur temps à inventer ou considérablement exagérer leurs avancées sur le front ukrainien. Toujours selon l’ISW, le président russe “Vladimir Poutine et le commandement militaire ont même intensifié les exagérations de gains sur le champ de bataille depuis le début de l’année 2026”.

Signe de fébrilité ou déni de la réalité ?

“Il y a très clairement une désinformation systémique qui remonte jusqu’au Président et ce pour deux raisons” analyse Tatiana Kastouéva-Jean. “D’une part, la tentation de “dire ce qu’il faut” à tous les échelons pour se faire bien voir par son supérieur et éviter une sanction. Et d’autre part, une certaine facilité à rapporter ce que l’on veut au Président, puisque celui-ci ne consulte jamais Internet et s’informe peu en dehors de la télévision et de ses cercles rapprochés. Si deux généraux s’accordent sur ce qu’il faut dire, l’information est jugée vérifiée et crédible”. Une victoire, mais laquelle ? Au sein de la population russe, en revanche, malgré le verrouillage de l’accès à Internet par les autorités, le ressenti est plus nuancé. “La durée de la guerre frappe les Russes, qui ne voient pas de porte de sortie”, commente la chercheuse franco-russe de retour de Moscou. Ce que je ressens, c’est que la population serait prête à accepter tout scénario de fin maquillé en “victoire” d’une manière ou d’une autre”.

Le narratif de la victoire russe inéluctable aurait-il échoué ?

“C’est toute la schizophrénie de la population”, estime Tatiana Kastouéva-Jean.

Texte citation
D’un côté les Russes croient vraiment qu’une puissance nucléaire ne peut pas perdre la guerre, mais de l’autre, ils commencent à se demander pourquoi cela prend autant de temps et à vraiment en ressentir les effets économiques.

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Tatiana KASTOUÉVA-JEAN
Intitulé du poste

Directrice du Centre Russie/Eurasie de l'Ifri

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La nourriture, les crédits, les logements… Tout est plus cher. Les entreprises sont taxées plus lourdement. Les plus hauts responsables économiques expriment publiquement des inquiétudes sur les perspectives sombres, et la population sait que l’État aura besoin de plus d’argent encore pour financer ses ambitions militaires.” 

Tout cela alors que la multiplication des frappes ukrainiennes sur le sol russe renforce le sentiment que le pouvoir n’est pas capable de protéger les siens comme il l’avait promis. La guerre est une notion mouvante. Pourtant, “la population ne descendra pas dans la rue pour réclamer le départ de Poutine”, insiste la chercheuse. La force de ce régime est d’avoir éradiqué toute alternative en 26 ans de règne. Les Russes ne voient pas qui pourrait remplacer Poutine dans un contexte où l’idée d’un Occident hostile qui cherche à détruire la Russie est largement répandue.” 

Affectés par l’économie de guerre et la récession annoncée, les cercles d’affaire pourraient-ils être poussés au soulèvement ?

Les rumeurs disent Vladimir Poutine paranoïaque, isolé dans un bunker pour se protéger des services étrangers ou d’éventuels conspirateurs au sein de sa propre nomenklatura, quand ceux-ci n’ont pas été exécutés préventivement. “Même si toutes les rumeurs ne sont pas fondées, l’existence de mesures de sécurités drastiques est parfaitement plausible, de l’usage de bunkers à la surveillance des cuisiniers et chauffeurs du président, par caméra, y compris chez eux”, précise Mme Kastouéva-Jean. 

Par conséquent, “même si une partie de l’élite avait l’intention de faire quoi que ce soit, l’entreprise paraît beaucoup trop difficile à organiser, pour un risque bien trop élevé. De plus les membres de l’élite au pouvoir ont tous été choisis par le président pour leur loyauté et profitent très largement du système alors qu’ils sont sous sanction en Occident. Les Russes ne se mobiliseraient toutefois pas pour défendre le régime en place. Le jour où Poutine disparaît, ils ne descendront pas dans la rue non plus”, prédit la chercheuse. Mais “tant que Vladimir Poutine reste au pouvoir l’Ukraine sera en danger, même si un accord de cessez-le-feu devait être signé”, conclut Tatiana Kastouéva-Jean. Dans la tête des Russes, la guerre – comme la paix – n’est jamais quelque chose de figé et Vladimir Poutine a fait de l’Ukraine une affaire très personnelle”.
 

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