Le pari syrien du président Macron, qui prévoit de se rendre à Damas dans les prochains jours
Emmanuel Macron, qui avait été le premier chef d'Etat occidental à recevoir Ahmed al-Charaa, s'apprête à devenir le troisième dirigeant étranger à lui rendre visite, après l'émir du Qatar et Volodymyr Zelensky en avril. Il sera accompagné de plusieurs acteurs économiques français.
Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al-Charaa est un homme très convoité. Costume parfaitement ajusté, barbe désormais courte et bien taillée, l'ancien chef djihadiste a opéré une spectaculaire mue politique. Il s'est imposé dans le cercle des grands dirigeants de la planète qui se pressent désormais pour le rencontrer.
Sa montée en puissance s'est accompagnée d'une reconnaissance diplomatique fulgurante, à l'image de sa visite historique aux Nations Unies à New York, en septembre 2025, au cours de laquelle il avait tenu des rencontres bilatérales avec de nombreux dirigeants internationaux. Deux mois plus tard, au lendemain de son retrait de la liste noire américaine du terrorisme, le président al-Charaa était reçu à la Maison-Blanche par Donald Trump, qui l'avait qualifié de « leader fort ». Dans la foulée, le Congrès américain avait abrogé les principales sanctions imposées à la Syrie sous l'ère Assad.
Rock star diplomatique
« Au départ, il y avait une véritable inquiétude à l'idée de voir un ancien chef djihadiste accéder au pouvoir. Puis il y a eu un effet de surprise. Beaucoup ont découvert un responsable politique beaucoup plus capable qu'ils ne l'imaginaient. Très vite, il y a eu une forme de curiosité, puis un effet de fascination autour de sa personnalité. Ahmed al-Charaa est devenu une sorte de rock star diplomatique. Il a aussi su tisser des relations personnalisées avec les dirigeants occidentaux. Donald Trump le qualifie de type formidable ! », observe Dorothée Schmid, spécialiste des questions méditerranéennes à l'Institut français des relations internationales (Ifri).
Des monarchies du Golfe à la Russie, en passant par l'Allemagne ou la Turquie, le nouvel homme fort de Damas multiplie les déplacements pour financer la reconstruction de son pays, estimée entre 400 et 900 milliards de dollars. Le 30 mars dernier, pour sa première visite au Royaume-Uni, Ahmed al-Charaa a été reçu par Charles III au palais de Buckingham après s'être entretenu au 10 Downing Street avec le Premier ministre Keir Starmer.
« Nous sommes engagés dans la bataille pour la reconstruction de notre pays dévasté. La Syrie constitue une opportunité très importante pour tous, l'une des meilleures opportunités d'investissement au monde », a-t-il plaidé à Londres. Le président syrien endosse volontiers le rôle de VRP de la nouvelle Syrie, faisant de l'ouverture aux capitaux étrangers l'un des piliers de sa stratégie diplomatique.
« Oasis » de stabilité au Moyen-Orient
« En se rendant à Damas, Emmanuel Macron a compris qu'aujourd'hui, la Syrie est l'endroit où il faut être. C'est un peu comme réussir à obtenir une table dans le restaurant le plus couru du moment. Il y a évidemment une part importante de communication dans cette visite », estime Dorothée Schmid.
Tenue secrète jusqu'aux dernières heures, la visite d'Emmanuel Macron à Damas intervient à un moment délicat pour le dirigeant syrien, brutalement rattrapé par la question sécuritaire. Jeudi dernier, un attentat au coeur de la capitale a fait au moins dix morts, rappelant combien la stabilité du pays demeure fragile. Après plus d'une décennie de guerre, la Syrie continue de porter le lourd héritage des groupes terroristes qui ont prospéré sur son sol, d'Al-Qaïda à Daech.
« En France, Ahmed al-Charaa continue de susciter une profonde méfiance, en raison notamment de l'histoire des attentats liés à la Syrie. Et l'énorme crise migratoire a suscité de vives controverses en Europe. Dans ces conditions, il est très difficile pour l'Elysée de mettre en avant une relation positive avec Damas », souligne la chercheuse.
Selon elle, la place de la Syrie dans l'équation régionale est pourtant en train de changer, au moment où se redessine le Moyen-Orient après la guerre Israël-Iran et l'affaiblissement du Hezbollah : « La situation s'est tellement dégradée dans l'ensemble de la région que la Syrie apparaît comme une oasis miraculeuse. On surestime parfois le potentiel économique de la Syrie, mais certainement pas l'importance stratégique de sa stabilisation. Tout le monde tient aujourd'hui à ce qu'al-Charaa réussisse à maintenir cette stabilité : les monarchies du Golfe pour des raisons régionales, les Occidentaux pour des raisons sécuritaires », explique-t-elle.
Positionner les entreprises tricolores
Lundi, une délégation d'une dizaine d'acteurs économiques français, parmi lesquels CMA CGM, Thales et TotalEnergies, accompagne Emmanuel Macron à Damas avec l'espoir de positionner les entreprises tricolores sur le gigantesque marché de la reconstruction.
Mais pour Dorothée Schmid, la bataille se joue ailleurs : « Le véritable levier financier n'est pas à Paris, il est dans les pays du Golfe. En plus, Macron y va seul, sans l'Europe, donc cela ne représente rien en termes de financements. Pour y parvenir, les Français doivent boucler la boucle avec les pays du Golfe. Or, la France est marginalisée dans ces circuits de financement qui fonctionnent déjà depuis deux ans, certes a minima, mais qui fonctionnent », rappelle la chercheuse.
Au fond, les cartes maîtresses ne sont pas aux mains de Paris. Washington conserve le levier de la reconnaissance politique, les monarchies du Golfe celui des financements, tandis que la Turquie et Israël demeurent des acteurs incontournables sur le plan sécuritaire.
« La France a compris qu'il était important d'être là, mais en a-t-elle les moyens et la légitimité ? interroge la chercheuse. C'est précisément pour cette raison que l'Elysée mise autant sur le symbole. Emmanuel Macron veut marquer le coup en Syrie. Il cherche une séquence politique forte. Mais les retombées concrètes restent très incertaines », conclut-elle.
Lire l'article sur le site des Echos.
Média
Journaliste(s):
Format
Partager