Métamorphose de la guerre : « Toutes les dépendances, des minerais aux monnaies en passant par les semi-conducteurs, sont désormais arsenalisées »
La compétition sur le contrôle des minerais, de la logistique et des flux de matières premières tourne au profit des Etats-Unis et de la Chine, explique Marc-Antoine Eyl-Mazzega dans un entretien au « Monde ». Les Européens sont à la traîne de cette confrontation géoéconomique dont l’impact est réel dans les transformations des outils de défense des puissances.
Marc-Antoine Eyl-Mazzega dirige le Centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales. Il est spécialiste de géopolitique de l’énergie et des minerais.
La compétition pour l’accès aux ressources minières, notamment les minerais critiques, ne connaît aucun répit. C’est un conflit moins spectaculaire que celui du Proche-Orient, mais il est porté par des dynamiques qui s’inscrivent dans une compétition géopolitique féroce…
Absolument, et cette tension est très importante à l’échelle planétaire, parce que nous nous trouvons à l’intersection de plusieurs mouvements. Le premier, c’est qu’on assiste à un accroissement des besoins en minerais, en particulier les minerais de la transition énergétique, qui constituent le plus gros volume. Mais ce secteur est également d’une importance vitale pour la défense, les batteries, l’armement, ou encore l’intelligence artificielle. En résumé, cela concerne énormément de secteurs cruciaux pour demain. Et c’est dans ce secteur qu’il y a la plus forte augmentation de la demande. L’autre intersection est constituée par le décalage croissant entre le temps minier et le temps des transformations économiques et technologiques.
La machine à consommer les minerais est-elle en train de s’emballer ?
Pour le dire autrement, l’augmentation du déploiement de toutes les technologies à l’échelle mondiale, et donc des besoins qui sous-tendent leur fabrication, est beaucoup plus rapide que l’exploitation minière et ses propres cycles. Pour prendre un exemple, en trois ou quatre années, vous pouvez avoir un immense essor de la mobilité électrique ou des batteries stationnaires ou, disons, assister à l’émergence de la demande pour certains types d’acier destinés à des usages particuliers et nouveaux. Alors que le temps minier, lui, va être plutôt dans un ordre de grandeur de dix à quinze ans. Le temps nécessaire pour identifier des projets, les développer et, enfin, avoir des minerais sur le marché.
La compétition entre les puissances pour l’accès aux ressources s’en trouve-t-elle durcie ?
La dernière force à l’œuvre dans ce secteur, c’est celle de la géopolitique. La confrontation économique entre les puissances se déroule désormais aussi sur le terrain de la fourniture en matières premières minérales. A cet égard, la Chine a su construire des positions remarquables.
La Chine, avec deux décennies d’avance, a établi les bases d’une politique destinée à sécuriser l’accès à des ressources, notamment les minerais critiques, mais aussi les terres rares. Pour arriver à une domination globale, est-ce que, là, Pékin anticipait, avant le reste de la planète, la fin de la mondialisation heureuse ?
Premièrement, la Chine a une vision stratégique fondée sur le temps long. C’est un avantage très important sur nos sociétés, davantage façonnées par le temps court. Investir dans des projets qui vont prendre dix à vingt ans à se matérialiser est acceptable pour la Chine. Deuxième point, Pékin est capable de concevoir et mettre en œuvre une politique incluant des chaînes de valeur intégrées.
Concrètement, investir dans des ressources minières qui ne rapportent rien, ou qui sont à perte, pendant un certain nombre d’années, parce que c’est un maillon-clé d’une chaîne de valeur qu’ils vont bâtir et qu’ils seront les seuls à maîtriser. On part du contrôle des ressources en cobalt pour arriver à la fabrication de voitures électriques. Ensuite, on bouleverse le marché de l’automobile mondial. Voilà l’avantage quand on raisonne en chaînes de valeur intégrées. C’est la clé. Inversement, nous, en Occident, avons des chaînes de valeur fragmentées, dans lesquelles chaque maillon doit être rentable pour générer de l’investissement. Voilà ce qui exclut une partie du secteur minier.
On peut donc concevoir d’exploiter des mines à perte pour construire une domination future dans un secteur industriel…
S’il y a, pendant une phase, des métaux qui ne sont pas rentables à extraire, ce n’est pas grave, dans la mesure où tout le reste l’est. La vraie valeur ajoutée n’est pas dans l’extraction minière, mais dans la capacité à fabriquer des produits qui sont innovants et performants. Il faut également les produire à de telles échelles que vous devenez hypercompétitifs par rapport à vos concurrents. C’est là que vous allez dégager vos revenus et vos profits.
Dernière chose, en Chine, on a considéré que ces matières premières-là ne sont pas des « commodités ». La commodité, c’est quelque chose qui est parfaitement interchangeable, dont la provenance n’a aucune valeur particulière. Alors que nous, en Occident, avons eu tendance à considérer que ces métaux sont justement des commodités et que la fourniture en sera assurée en toutes circonstances, dans le cadre d’un marché mondial.
Les Chinois se sont également dit qu’ils allaient maîtriser l’ensemble des chaînes de valeur, des technologies que ne maîtrisaient pas encore les Occidentaux. Parce que cela ne servait à rien d’essayer de répliquer ou d’améliorer ce qui se faisait déjà. Ils se sont concentrés sur les nouvelles technologies pour obtenir un avantage décisif.
Est-ce une victoire de la Chine dans une sorte de guerre qui ne dit pas son nom ?
En quelque sorte. Dans tous les cas, les Chinois ont eu raison. Leur système a très bien fonctionné. Cela a été pensé comme une façon d’établir une domination dans plusieurs secteurs, mais aussi dans le cadre d’une lutte d’influence de dimension mondiale avec les Occidentaux. La Chine ne maîtrise pas l’extraction de l’ensemble des métaux. Elle-même importe, par exemple, beaucoup de cuivre. Elle dépend d’importations pour de nombreux produits, y compris venant de pays ou d’entreprises non chinoises.
Là où la Chine s’est mobilisée pour créer une position stratégique, c’est sur le domaine du raffinage et donc de la transformation des métaux, se dotant des industries les plus performantes. Quels que soient les métaux et où qu’ils soient extraits dans le monde, il est très probable que vous allez désormais devoir recourir à des industriels chinois pour les raffiner et les transformer. Et c’est là qu’ils ont créé un goulot d’étranglement mondial, en réalité, et une façon de contrôler, effectivement, une grande partie des marchés des métaux critiques.
Ce qui relèverait d’une stratégie de développement de puissance…
Absolument. Les Chinois ont très bien compris qu’au fond, les Occidentaux n’étaient plus en mesure de faire de la politique industrielle stratégique sur le long terme. Ils ont pu profiter de nos propres faiblesses et de nos propres abandons de souveraineté économique. Ils ont aussi été prêts à accepter les coûts environnementaux de ces industries, et à produire avec des marges faibles ou nulles, voire à perte. Enfin, ils ont mobilisé beaucoup de subventions publiques pour y parvenir.
Comment comprenez-vous l’évolution de la position américaine à ce sujet ? On a le sentiment que se joue, en sous-main, une forme de guerre implacable pour regagner une partie de l’accès aux minerais critiques…
La politique de souveraineté minière américaine a commencé sous le premier mandat présidentiel de Donald Trump. C’est lui qui a lancé tout ça, alors que la déconstruction de la souveraineté américaine dans ce secteur avait été menée sous la présidence Clinton (1993-2001). A cette époque, un certain nombre d’industries avaient été vendues à la Chine, qui, par conséquent, a accaparé les technologies et les ont transférées en Chine. La première présidence Trump avait déjà commencé à se mobiliser sur le sujet. La seconde a encore intensifié cette stratégie, mobilisant l’appareil étatique américain dans un seul but, celui de rattraper en urgence des dizaines d’années de sous-investissements et de négligences.
Par ailleurs, cela entre dans le rapport de force avec la Chine. La Chine a été confrontée à l’agression américaine sur les droits de douane. Et la Chine a riposté. Elle l’a fait en utilisant l’arme de la dépendance aux métaux. Néanmoins, les Etats-Unis sont maintenant empêtrés dans cette situation. Quand bien même ils se mobilisent tous azimuts en utilisant tous les moyens de l’Etat pour le contrôle de ressources minières, cela ne permet pas de se défaire du jour au lendemain de la mainmise chinoise.
Cette tension entre les deux puissances pousse-t-elle les Etats-Unis à ouvrir des espaces de confrontation avec la Chine ?
Il leur faut, je pense, redoubler de menaces et de confrontations envers la Chine pour l’intimider et tenter de la décourager d’entraver l’approvisionnement américain.
Mais cette situation ne concerne pas seulement Washington et Pékin…
Le défi supplémentaire qui est apparu depuis quatre-cinq ans, c’est qu’au-delà de la domination chinoise sur les chaînes de valeur, est apparu un phénomène de nationalisme minier, ou de nationalisme des ressources. Il a des précédents historiques. On avait vu la même chose dans le pétrole dans les années 1960 et 1970. Un certain nombre de pays miniers veulent s’industrialiser et donc remonter dans la chaîne de valeur et avoir plus de valeur ajoutée développée chez eux. C’est tout à fait légitime, on souhaite à tous les pays de s’industrialiser, mais c’est aussi un problème.
En quoi est-ce un problème ?
La plupart des pays qui veulent avancer dans ce sens-là ont des problèmes d’infrastructures électriques, routières, ferroviaires, portuaires. Techniquement, on ne peut pas installer des capacités industrielles supplémentaires dans des systèmes avec ces handicaps. Ensuite, vous avez souvent, dans un certain nombre de pays où se fait l’extraction, des cadres de gouvernance très faibles, donc imprévisibles.
Quand vous installez des usines de transformation qui valent 1 milliard de dollars, c’est problématique. Le troisième problème est celui de la main-d’œuvre. Pour opérer ce type d’infrastructures, il faut de la main-d’œuvre très qualifiée. Si déjà on a des difficultés pour la trouver dans les pays riches, c’est encore plus le cas dans les pays extractifs. La conséquence, c’est que cela ralentit et décourage l’investissement.
Quoi qu’il en soit, en ce moment, un certain nombre de pays où se fait l’extraction tentent de transformer les minerais chez eux. C’est le cas de la République démocratique du Congo qui a restreint les exportations de cobalt, tout comme l’Indonésie avec le nickel, le Gabon avec le manganèse. Le Zimbabwe bloque ses exportations de lithium tant qu’elles ne seront pas transformées sur place avec l’aide de pays acheteurs, en l’occurrence la Chine.
En fait, les pays mettent en place des quotas d’exportation pour peser sur les cours mondiaux. Mais ce n’est peut-être pas le moment d’entraver l’extractivisme, dont la planète entière a besoin. Pour finir, on voit aussi se dessiner, autre chose, c’est qu’on n’est plus en train de penser en matière de blocs, d’alliés, mais en matière de souveraineté et d’intérêts nationaux.
Au point d’opérer une fragmentation géopolitique ? Chacun pour soi dans la course aux ressources…
Sous l’administration Biden, il y avait une vraie volonté d’essayer de trouver des solutions entre les pays du G7. L’administration Trump n’a pas abandonné cette tentative. Et il y a eu à Washington, début février, une réunion ministérielle où l’administration américaine a insisté sur la nécessité d’avancer avec ses partenaires parce que les problèmes sont trop importants pour qu’ils soient résolus par un seul pays. Les Américains sont très actifs avec le Japon, avec l’Union européenne (UE), avec le Canada, avec l’Australie pour avancer.
Mais ce faisant, ils sont aussi extrêmement actifs pour chercher des solutions tout seuls. Ce n’est pas absurde, parce qu’en réalité les deux aspects peuvent être complémentaires. Mais quelle est vraiment la sincérité américaine dans cette volonté affichée de coopérer, est-ce qu’elle ne masque pas, au fond, une volonté de profiter d’un certain nombre d’actifs ou d’acteurs au nom d’un partenariat, mais qui serait de fait mené au profit de Washington ?
Dans ce contexte, les Européens peuvent-ils tirer leur épingle du jeu ?
Le grand problème des Européens, c’est qu’ils ne disposent pas de deux outils très puissants que mobilisent les Etats-Unis. D’abord, l’equity investment [investissement participatif], c’est-à-dire la prise de participation dans des actifs. Les Américains y ont recours à grande échelle. De plus, les Etats-Unis ont mis en place l’équivalent d’un fonds souverain pour prendre des participations dans des projets, avec l’appui, à l’étranger, d’organes de financement public, comme les banques multilatérales de financement américaines, qui prêtent énormément d’argent à nombre de projets miniers.
Deuxième chose que les Européens n’ont pas – et que les Américains mobilisent à tour de bras – c’est une politique capable de faire remonter le prix des métaux pour valider des décisions d’investissement dans des projets. La Chine est en mesure de fixer le prix d’un certain nombre de métaux et s’arrange pour que le prix de ces métaux soit toujours inférieur au coût de développement d’autres projets. Vous, quand vous allez voir vos banques, elles vous disent que vous ne serez jamais rentable puisque les prix sont trop bas, et donc on ne vous prête pas d’argent.
Les Etats-Unis contournent ce problème ou cherchent à le contourner, en s’engageant à acheter un prix plus élevé des volumes entiers de production sur de longues durées de sorte que ces projets vont être financés sur la base d’un coût d’extraction rentable. Là où les Américains sont très forts aussi, c’est qu’ils peuvent agir très vite. Quand il y a une occasion quelque part, en quelques jours ou semaines, ils sont capables d’avancer, quand les Européens, eux, mettraient des mois, voire des années, et laissent passer ainsi des chances.
Les Etats-Unis sont-ils prêts à faire la guerre pour accroître encore leurs avantages dans cette compétition ?
Les Américains ont la possibilité d’avoir recours à l’intimidation ou à la violence, comme pour le pétrole vénézuélien, avec une mobilisation de l’appareil d’Etat. Avec leurs instruments de puissance et de coercition, il est clair que quand les Etats-Unis veulent un actif minier, ils sont beaucoup plus persuasifs que les Européens. Mais la différence de fond entre les Etats-Unis et l’Europe repose avant tout sur une capacité à identifier des actifs dont ils ont absolument besoin et d’agir en conséquence. Je ne suis pas sûr que les Européens ont cette force. Nous avons mis en place un cadre qui porte l’accent sur la régulation. Nous avons soutenu le recyclage avec des obligations de recycler les produits, d’acheter de la matière recyclée et de l’incorporer dans des biens semi-finis et finis.
Mais un certain nombre de mécanismes pour faciliter l’émergence de projets miniers ont été mis en place. Il existe des dispositifs de soutien financier, mais qui sont plus compliqués à manier que les équivalents américains. Peut-être a-t-on aussi un problème d’aversion au risque et une exigence très élevée en matière de standards.
Le problème, c’est que l’activité minière, intrinsèquement, a de lourdes conséquences environnementales. Mais nous avons, parmi les pays membres de l’UE, certains pays miniers, comme la Suède ou la Finlande, possédant beaucoup d’expérience. Et puis des pays qui sont très importateurs, comme la France, mais qui pourtant se mobilisent avec une vraie politique de coordination interministérielle, une vraie intelligence sur les ressources et les enjeux, et puis des instruments de crédit d’impôt, par exemple, et de soutien actif à des projets. Cependant, ce qui manque, c’est une force de frappe, une volonté de prendre des risques. Quand l’UE mobilise 1 euro pour sécuriser les chaînes de valeur minières, les Américains en mobilisent désormais 10.
L’autre aspect, c’est ce qu’on appelle la weaponization (militarisation) de la logistique, des flux à l’échelle planétaire. Qu’en pensez-vous ?
La logistique est absolument essentielle dans les chaînes de valeur minières. Il ne suffit pas d’extraire les métaux, il faut pouvoir les acheminer vers les ports, avec des voies ferrées, etc. Il faut ensuite être en mesure de les transformer, de les stocker à différents endroits dans le monde, de les acheminer vers ses clients. Cela demande une très grande maîtrise logistique, et, à l’échelle mondiale, très peu d’acteurs sont capables de faire tout cela. Il y a donc un enjeu lié à la géoéconomie des flux qui est sous-jacent. Concrètement, cela a pour conséquence la montée en puissance des acteurs du Moyen-Orient, y compris aux côtés des Américains pour soutenir financièrement des projets d’extraction, de transformation, avec comme principe le partage des ressources. C’est assez inédit.
Et enfin, de grandes entreprises pétro-gazières sont en train également de regarder les occasions dans le domaine des métaux. Certaines majors du pétrole étudient la possibilité d’explorer du lithium, parce que quand vous remontez des eaux de l’industrie du pétrole, cette saumure en contient, et donc il serait possible d’en récupérer, par exemple.
Derrière ces notions se profile-t-il la weaponization de l’économie…
C’est devenu un fait central. Toutes les dépendances sont désormais arsenalisées. La dépendance aux minerais en est une, puisqu’ils sont à la base de tout. Si on remonte un tout petit peu, on voit que les semi-conducteurs le sont aussi, l’électronique de puissance, les investissements, les flux financiers, les monnaies, les taux de change. Nous sommes dans une confrontation mondiale qui s’aiguise, et effectivement rien n’y échappe.
[...]
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