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Thomas Gomart : « En s’en prenant ainsi à l’allié danois, Donald Trump oblige les Européens à la réaction »

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interviewé par Clément Daniez dans

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Historien de formation et spécialiste de la Russie, Thomas Gomart dirige depuis une décennie l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il publie ce 22 janvier Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux (Éditions Tallandier, 256 p.)

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Donald Trump pointant du doigt le Groenland
Donald Trump pointant du doigt le Groenland
Hadrian/Shutterstock
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Thomas Gomart est l’un des plus fins observateurs des bouleversements géopolitiques de l’époque. Dans son dernier essai, il les révèle à travers six confrontations majeures, de Khamenei/Netanyahu à Vatican/Silicon Valley, en passant par Poutine/Zelensky. 

Comme vous le rappelez dans votre livre, un des moments décisifs de l’année 2025 a été l’acceptation de droits de douane américains de 15 % unilatéraux par l’Union européenne, formalisée par la rencontre entre une présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, très souriante, le 27 juillet, et un Donald Trump triomphant… 

Certains ont accusé Ursula von der Leyen d’avoir outrepassé ses fonctions. Mais elle a suivi le mandat donné par le Conseil européen. Fondamentalement, au cours de la première année de Trump 2, les Européens ont fait le choix d’une stratégie de subordination. Il fallait flatter le président américain et ne pas le fâcher. En acceptant sa logique, l’Union européenne a renoncé à sa conception d’un libre échange régi par l’OMC. Au début des années 1990, la relation transatlantique était beaucoup plus équilibrée économiquement et même symboliquement. Ce n’est plus le cas, car les Européens sont en train de payer, au prix fort, le prix de leur désarmement.

Cette opposition de vision entre Trump et les Européens se poursuit à propos du Groenland ces jours-ci. Le président le veut en sa possession. Les Européens, eux, y envoient des soldats en soutien au Danemark. Est-ce un signe d’acceptation du rapport de force ? 

Ce que le Groenland rappelle une fois de plus, c’est que, quand vous n'êtes pas capable de produire votre propre défense et votre sécurité, vous pouvez subir des prédations. Pour les Européens, il s’agit de tenir les Américains à distance du Groenland et de les garder présents pour l’Ukraine. En s’en prenant ainsi à l’allié danois, Donald Trump oblige les Européens à la réaction. Il les menace de tarifs douaniers en prétextant un enjeu de sécurité. Ces foucades à répétition dessinent un plan d’ensemble auquel les Européens doivent s’opposer. 

Comme vous les soulignez dans votre livre, Trump fusionne les politiques économiques et de sécurité. L’Europe doit-elle faire la même chose ? 

D’abord, comme je l’expliquais dans L'Accélération de l'histoire, commercer rime de plus en plus avec convoyer. Tout flux, en fait, demande à être sécurisé. Ensuite, on constate aujourd'hui que l'innovation vient davantage de la sphère civile, puis est appliquée à des domaines militaires, plutôt que l'inverse. Sur ces deux points majeurs, il y a un sous-investissement des Européens par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Pourquoi Qui contrôle qui ? était-il la suite logique du livre que vous venez de mentionner et ceux sur Les ambitions inavouées des grandes puissances et Les Guerres invisibles qu’elles mènent ? J’ai écrit cinq livres en sept ans pour exposer l’urg

ence stratégique à laquelle nous sommes confrontés et le dangereux décalage entre le débat national et les enjeux internationaux. L’idée du dernier est née lors d’un weekend de février 2025 au cours duquel j’ai pris conscience du schisme transatlantique à l’œuvre (NDLR : lors du discours anti-européen, à Munich, du vice-président américain J.D. Vance). J’essaie d'en comprendre les ressorts car il va forcément modifier les conditions de notre sécurité et de notre prospérité.

Vous évoquez en introduction Benjamin Constant, un des grands penseurs français du libéralisme. En quoi sa pensée éclaire-t-elle l’époque ?

 Les deux influences intellectuelles de Qui contrôle qui ? sont Benjamin Constant, qui dit que la politique doit permettre d’éviter le tyran, et Lénine, qui dit qu’elle sert à détruire l'adversaire. Cette tension entre le libéralisme et la brutalité se rejoue aujourd'hui de manière très forte. Constant a cette formule autour de laquelle je construis le livre : « La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire ». Derrière cette idée de désir, il y a la logique du monde que l’on veut ou pas.

Vous décrivez les grands antagonismes de l’époque, dont le plus ostensible oppose actuellement Volodymyr Zelensky à Vladimir Poutine. Quelle part jouent leurs personnalités dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie ? 

Dans son Introduction à la stratégie, le général André Beaufre montre à quel point celle-ci repose fondamentalement sur une tension psychologique. Les relations internationales ne sont pas qu’un fait social, car la stratégie, c’est aussi le fait qu'un petit nombre décide pour le plus grand nombre. Et de ce point de vue-là, les personnalités de Zelensky et Poutine aident à saisir les formes du conflit. S’ils font tous deux 1,70 mètre et partagent la même langue maternelle, tout les oppose. Il y a d’un côté le lieutenant-colonel du KGB qui, en dix ans, est devenu président, et de l’autre ce comédien qui s’est mué contre toute attente en chef de guerre. Ils ne se sont d’ailleurs rencontrés qu'une seule fois, à Paris, en 2019. En conférence de presse, ce jour-là, séparés par Angela Merkel et Emmanuel Macron, ils offrent deux expressions révélatrices : d’un côté, la colère froide de Poutine et, de l’autre, l'agilité inquiète de Zelensky. Vladimir Poutine veut la destruction de l’Ukraine dirigée par Zelensky ; le niveau de ses pertes illustre son inefficacité militaire et sa détermination politique. 

Dans un autre chapitre, vous opposez le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et Fox News. Pourquoi ce choix ?

Tout le discours sur la transition énergétique est fondamentalement le résultat des travaux du GIEC, qui produit du consensus scientifique et des préconisations, dont les effets ont été majeurs. A l'inverse, Fox News rencontre le succès en contestant des vérités établies scientifiquement, notamment sur le réchauffement climatique. Le succès de cette chaine de télévision est révélateur aussi de la manière dont les émotions l'emportent sur la raison, en particulier aux Etats-Unis. Ce qui semblait être acquis peut se fissurer très vite, comme cela a été le cas pour la transition énergétique. Sur ce point, le changement de position de Bill Gates est très révélateur. Il avait fait de la lutte contre le réchauffement climatique une priorité, avec une approche très scientifique, « très GIEC », avant de s’en détourner pour se concentrer sur la lutte contre la pauvreté.

Vous opposez également le Vatican et la Silicon Valley, en rappelant qu’il y a plus de propriétaires d’iPhone que de catholiques sur la planète… Les Apple Store(s) sont devenus des églises modernes, des sortes de temples de la technologie. On consulte son smartphone des dizaines de fois par jour, voire plus : le couplage homme-machine est déjà là. Il y a un grand dynamisme du catholicisme aux Etats-Unis, alimenté par les migrants, qu'on ne voit pas en Europe. C’est là-bas, dans la bouche de prêtres, que j’ai entendu le discours le plus virulent contre Trump. Il est aussi frappant de voir que le seul à s'être opposé intellectuellement, jusqu'à présent, à Trump, sur ses deux mandats, a été le pape François, avec sa lettre aux évêques sur la politique de déportation des migrants, il y a un an, mais aussi l’accueil glacial qu’il lui avait réservé lors de son premier mandat. Son successeur, Léon XIV, est le 267e pape. Cela lui donne une certaine autorité par rapport aux seigneurs de la tech prophétisant notre futur. Dans le fond, le Vatican pose la question de l’humanisme à l’heure des technologies de l’information et de la communication. L’Eglise catholique fait également peur aux autorités de la Chine, dont le parti communiste rejoint la Silicon Valley sur un certain nombre de préoccupations. Nous sommes engagés dans un grand débat philosophique dont j’essaie de préciser les thèmes. 

Dans Qui contrôle qui ? vous rappelez aussi cette instruction de Lénine, dont certains semblent avoir fait un mantra : « Dire la vérité est un préjugé bourgeois mesquin »…

Le néo-léninisme de notre époque se retrouve sur deux points. Il y a d’abord, cette idée que la fin justifie les moyens, en particulier le mensonge éhonté. Il y a ensuite l’idée de la discipline de parti, qu’on retrouve avec le Parti communiste chinois, organisation aussi sélective qu’opaque. Xi Jinping, par exemple, a rappelé cette matrice léniniste dans son discours de Kazan, en faisant référence au grand livre de chevet de Lénine, Que faire ? de Nikolaï Tchernychevski. Derrière la lecture géopolitique classique basée sur le territoire, il y a aussi des généalogies intellectuelles indispensables à démêler.

Retrouvez l'article sur le site de l'Opinion.

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Clément Daniez

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