« Un accord global ne peut pas se faire en 60 jours » : l'Iran prêt à négocier longtemps sur le nucléaire tout en espérant un bol d'air économique rapide
L'Iran a accepté de discuter avec les Etats-Unis d'une dilution de ses stocks d'uranium enrichi sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique. En contrepartie, Téhéran espère trouver un ballon d'oxygène avec les incitations financières promises.
Coup d'envoi aux discussions techniques de l'accord paraphé mercredi soir à Versailles par Donald Trump, puis par le président iranien Massoud Pezechkian. « Nous allons commencer les 60 jours, lancer le chrono aujourd'hui », a déclaré jeudi le vice-président JD Vance lors d'une conférence de presse, alors qu'il a renoncé à retrouver ce vendredi négociateurs iraniens et médiateurs pakistanais et qatari, au Bürgenstock Resort, en Suisse, comme cela avait été initialement prévu.
Le programme nucléaire iranien est cependant à nouveau à l'ordre du jour. Les autorités américaines ont révélé mercredi que Téhéran avait accepté l'idée d'une dilution de ses stocks d'uranium enrichi sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
« Le fait que le rôle indispensable de l'AIEA soit reconnu dans ce mémorandum d'entente qui vient d'être signé […] en dit long sur notre crédibilité et sur le rôle indispensable que nous avons à jouer », s'est félicité Rafael Grossi, directeur général de l'agence de l'ONU, qui veut commencer « à définir des mesures concrètes ».
Accès aux stocks et aux sites
Depuis la guerre des douze jours menée par Israël et les Etats-Unis en juin 2025 contre les installations nucléaires iraniennes, l'agence n'a plus, hormis ses capacités satellitaires, de visibilité sur leur état. Téhéran a suspendu la coopération avec l'instance onusienne : ses inspecteurs n'ont plus eu accès aux stocks d'uranium ni aux sites.
Le 10 juin dernier, le Conseil des gouverneurs de l'AIEA a approuvé une résolution exigeant de l'Iran qu'il fournisse « la totalité de ses informations » sur « le stock de ses matières nucléaires », comme sur la « conception de ses installations ».
Définie comme un objectif de guerre par Donald Trump en février 2026, la suppression du programme nucléaire iranien est finalement saisie comme une opportunité par Téhéran, qui a accepté le retour dans le jeu de l'AIEA. En remettant la question nucléaire au centre des discussions, qui prendront forcément beaucoup de temps, la république islamique peut espérer des moyens financiers devenus ultra-nécessaires alors que son économie est sous pression, mais aussi éloigner le débat sur son armement conventionnel.
« Les Iraniens savent que le nucléaire est important pour les Etats-Unis et que cette administration est prête à faire de très grandes concessions pour stopper le programme », explique Héloïse Fayet, chercheuse à l'Institut français des relations internationales et spécialiste du nucléaire. Preuve en est : la promesse dans l'accord signé mercredi d'une levée des sanctions contre l'Iran et de la création d'un fonds de 300 milliards de dollars pour la reconstruction du pays.
Or, « la principale menace iranienne n'est pas le nucléaire, qui est une préoccupation finalement lointaine, mais bien plus les capacités de nuisances conventionnelles du pays : les missiles balistiques, les drones, les proxys » comme le Hezbollah, remarque la chercheuse.
Bonus
Cette approche avait déjà suscité le mécontentement des Israéliens et des pays du Golfe en 2015, lors de la signature de l'accord sur le nucléaire à Vienne (JCPOA) sous l'administration Obama, car ils estimaient qu'on ne prenait pas en compte les vraies menaces que sont les proxys et les missiles. « Mais, au fur et à mesure, ils se sont dit qu'il valait mieux une pause que rien. Aujourd'hui, on voit bien que la destruction des installations iraniennes par des bombardements s'est retournée contre nous, avec les conséquences engendrées par le blocus du détroit d'Ormuz », poursuit Héloïse Fayet.
« Rien n'a changé. Seulement maintenant, il y a un document formel qui enjoint les deux parties à trouver des solutions, qui est centré sur le cessez-le-feu et le retour de la navigation dans le détroit d'Ormuz. Le nucléaire est un bonus. Un accord aussi global, profond et cohérent que le JCPOA, dont Trump est sorti en 2018, ne peut pas se faire en soixante jours, d'autant qu'il n'y a pas, dans cette administration Trump, les compétences d'expertise requises », estime-t-elle.
Il y a eu plusieurs cycles de négociations avec l'administration Trump 2, au printemps 2025, mais elles ont été torpillées par la guerre des douze jours. D'autres rencontres ont eu lieu par la suite en octobre 2025 et janvier-février 2026. « Ces négociations se sont tenues sur une base bilatérale, alors que les accords précédents ont été négociés plusieurs années - il a fallu sept ans pour le JCPOA - et ratifiés par plusieurs pays, avec une implication de l'AIEA tout du long », observe la chercheuse.
« Le programme nucléaire iranien est beaucoup plus avancé qu'en 2015. Traiter cette question demande des engagements de la communauté internationale. A commencer par la question de la levée des sanctions. Il ne faut pas oublier que les Français, Allemands et Britanniques ont obtenu de faire jouer la clause du 'snapback' en septembre 2025, qui a rétabli un train de sanctions sur l'Iran », note-t-elle.
« Vous pouvez détruire des sites, des centrifugeuses, éliminer des spécialistes […] le savoir-faire demeure. »
- Héloïse Fayet, chercheuse à l'Institut français des relations internationales et spécialiste du nucléaire
Il est très difficile d'évaluer l'état des sites nucléaires iraniens depuis la guerre des douze jours et les négociateurs seront à l'aveugle tant que l'AIEA ne sera pas retournée sur le terrain. « Il est impossible de chiffrer les dégâts. Un programme nucléaire est très nébuleux, vous pouvez détruire des sites, des centrifugeuses, éliminer une quinzaine de spécialistes, mais c'est un programme avec des milliers de scientifiques, et le savoir-faire demeure », souligne Héloïse Fayet.
Après avoir exigé un niveau « zéro d'enrichissement », « Trump a beaucoup varié sur la question de l'enrichissement d'uranium, et les Iraniens en font une question de souveraineté nationale », souligne-t-elle. Lors des dernières négociations qui se sont tenues à Mascate le 27 février, veille du début du conflit, les Iraniens auraient été prêts à ramener le niveau d'enrichissement à moins de 5 %.
Ce procédé permet d'abaisser le niveau d'enrichissement de l'uranium (plus de 400 kg ont été enrichis à 60 %, soit 40 fois la limite supérieure fixée en 2015) et de l'éloigner du seuil qui permet de passer à un niveau militaire (90 %). Après la signature du JCPOA, une partie de l'uranium enrichi a été diluée et stockée dans des salles scellées en Iran, tandis qu'une autre a été envoyée en Russie. Mais la dilution n'empêche pas de reconstituer éventuellement le taux préalablement dilué.
Lire l'article sur le site des Echos.
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