Des empires dans tous leurs États
L’idée d’empire s’est concrétisée en Europe dans une histoire complexe, héritière de l’éclatement de l’empire romain, du Saint-Empire romain germanique à l’empire austro-hongrois et à celui des tsars. Les empires peuvent être des facteurs de paix en internalisant les conflits, mais aussi, comme au xxe siècle, facteurs de guerre. Leur dissolution conduit souvent à l’instabilité ; mais leur mode de fonctionnement pré-national pourrait aussi aider à penser le post-national.
Tentons une définition : un empire est une organisation étatique, avec un centre reconnu, qui ne repose pas sur une unité d’ordre national, ethnique, linguistique, ou civique, mais qui englobe un ensemble varié, sous la direction d’une ethnie ou d’un groupe national dominant. Avec un principe d’organisation de nature différente de celui des États-nations, (non pas national mais dynastique, historique, religieux, idéologique…), et une vocation universelle, voire messianique.
Le mot implique une souveraineté éminente, surplombant les principautés, royaumes et autres États constitutifs de l’empire considéré. L’exemple de l’empire napoléonien est suggestif : il a été fondé quand le Premier consul a décidé de réorganiser le continent sous-direction française.
On laissera de côté le cas des empires coloniaux, de même que les « empires informels » (« l’empire américain » !), pour en rester à l’Europe, marquée par une nostalgie durable de l’unité et de la paix romaines et où, après la disparition du mythe impérial antique, les empires ont subsisté jusqu’en 1914 (ou 1991 pour l’URSS) comme un mode d’organisation, à côté des États-nations, pour celles des régions d’un continent divers où le principe national ne paraissait pas applicable.
Le couronnement de Charlemagne : résurrection de l’empire romain d’Occident, et de la Pax romana
La fin de l’empire romain en Occident avait provoqué une immense nostalgie. Christianisé depuis Constantin, il était resté à travers les invasions germaniques et jusqu’à sa chute en 476, symbole et instrument de paix et, comme nous dirions aujourd’hui, de culture et de civilisation. Il n’est donc pas étonnant que les conseillers de Charlemagne, profitant de l’extension du royaume franc, lui aient suggéré de se faire couronner empereur par le pape, à Rome, en l’an 800. Aux yeux des contemporains, au-delà même de la promotion de Charlemagne il s’agissait d’une restauration, d’autant plus claire pour eux que l’empire d’Orient, autour de Byzance, poursuivait quant à lui sa carrière historique, sans solution de continuité. […]
PLAN
- Le couronnement de Charlemagne : résurrection de l’empire romain d’Occident, et de la Pax romana
- Deux héritages européens : empire féodal décentralisé et empire autocratique centralisé - La Paix de Westphalie : histoire, dynastie et religion se substituent au mythe romain
- 1806 et 1815 : fin du Saint-Empire et Confédération germanique - 1867 : l’ambiguïté est levée, l’Autriche-Hongrie se réoriente vers le Danube
- Pendant ce temps la Russie se centralise de plus en plus - Le rôle des empires : maintenir la paix en internalisant les conflits nationaux
- La situation s’inverse avant 1914 : de facteurs de paix, les empires autrichien et russe deviennent facteurs de guerre
- L’URSS de Staline, héritière de l’empire russe
- Quoi qu’ils soient par essence peu ou pas démocratiques, on constate une réticence à dissoudre les empires, par peur de l’instabilité - Évolution et permanence de la notion d’empire
Georges-Henri Soutou, historien, est membre de l’Institut de France et professeur émérite à la Sorbonne.
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Des empires dans tous leurs États
Les débats contemporains sur « la fin des États »
La thématique de « la fin des États » a suscité de vigoureux débats dans les cercles universitaires dans les années 1970 et à la fin de la guerre froide. Ils ont connu de nouveaux développements après le 11 septembre 2001, la crise économique de 2008, le Brexit et la victoire de Donald Trump. Si l’on examine ces débats à travers un triple prisme – stratégique, économique et morphologique –, on s’aperçoit que l’opposition entre disparition et résistance des États est largement stérile.
Danser avec les États
Depuis les années 1990, l’Europe a connu un processus de fragmentation, et ses États les plus anciens subissent aujourd’hui des tentations sécessionnistes. Ailleurs, nombre d’intégrités territoriales ont volé en éclat et la mondialisation accouche, de fait, d’une multiplication des structures étatiques. Sur l’impuissance de nombre des nouveaux États rôde l’ombre des empires, mal disparus ou renaissants, et la sécession ne garantit pas le fonctionnement harmonieux des nouveaux États.
Chine : l’énergie, un enjeu stratégique
Les besoins énergétiques de la Chine sont très importants et vont continuer à augmenter. Du développement économique et de la réduction de la pauvreté dépend la stabilité du Parti communiste. Pékin est déjà le premier importateur de pétrole et de gaz et le premier producteur et consommateur de charbon. Le facteur énergétique joue un rôle central dans les décisions stratégiques des dirigeants chinois qui font preuve d’un « internationalisme utilitariste fortement teinté de Realpolitik ».
États-Unis : de nouvelles options nucléaires ?
La Nuclear Posture Review (NPR) américaine présentée en février 2018 réaffirme l’importance du nucléaire dans la stratégie américaine, dans un environnement stratégique perçu comme dégradé. Elle se distingue symboliquement du discours d’Obama qui en appelait à la fin de l’armement nucléaire. Cette nouvelle NPR annonce des inflexions capacitaires, en particulier en faveur des armes tactiques, plus que de vraies ruptures. Ces inflexions dépendront des décisions budgétaires du Congrès.