Iran : anatomie d’un pouvoir en guerre
L’élimination du Guide suprême Ali Khamenei et de plusieurs hauts dirigeants dès le début de l’opération américano-israélienne de 2026 n’a pas permis de faire chuter le régime iranien. Celui-ci s’était préparé à un tel scénario, notamment en se décentralisant. En outre, il continue de s’adapter à la guerre. Le pouvoir des Gardiens de la révolution s’accroît, au détriment du clergé chiite. L’appareil sécuritaire défend la souveraineté du pays et justifie ses actions au nom de la raison d’État.
Alors que les hostilités entre l’Iran et les États-Unis ont repris en juillet 2026, moins d’un mois après la signature d’un protocole d’accord (mémorandum d’entente), une partie de la presse américaine a rapidement changé de ligne éditoriale. D’un régime dépeint comme au bord du précipice, l’on a qualifié l’Iran d’un État renforcé par sa résilience. Le 4 juillet, le Washington Post titrait : « Iran’s Regime Survived the War and is Now Savvier, Ruthless and More Hard-Line » Si la critique de la guerre relève d’une vieille habitude de la presse, l’infléchissement du discours médiatique trahit un certain embarras face au récit de l’effondrement.
Ce timide élan de lucidité réfute le récit-maître, longtemps propagé dans la presse et dans une partie de la littérature académique, d’une verticalité du pouvoir iranien si prononcée que l’élimination de sa plus haute autorité – le Guide suprême – aurait suffi à faire chuter un régime entier. Une telle lecture s’explique tantôt par la méconnaissance du système politique en Iran, tantôt par la ténacité d’une croyance, partiale et dénuée d’analyse, au « changement de régime » (regime change). Ce dernier concept a été si solidement ancré dans la pensée stratégique américaine des années 2000 qu’il en est devenu une théorie performative des relations internationales. La théorie du regime change a été particulièrement discutée après 2001, après l’intégration à la politique étrangère américaine des notions d’« État voyou » (rogue state) puis du « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East). Appliquée à l’étude de la politique iranienne, la théorie du regime change a finalement révélé les limites de la porosité entre champ académique et appareils sécuritaires étatiques, bien que la pertinence de la notion a rapidement été contestée dans les études stratégiques.
PLAN DE L'ARTICLE
- La vela¯ yat-e faqih à l’épreuve de la guerre
- Une remise en cause de la fonction de Guide suprême ?
- L’autorité chiite au service de la raison d’État
- Une guerre des deux ordres ? Entre institutions rivales et pouvoir népotique
- La dualité institutionnelle de la République islamique dans la guerre
- La gouvernance des réseaux d’allégeance
- Un changement de régime silencieux ? Mohammad Ghalibaf dans la reconstruction du pouvoir iranien
Sophia Mahroug, docteure en histoire contemporaine, est maître de conférences à la Sorbonne Université Abu Dhabi. Elle est l’autrice de Une histoire des Gardiens de la révolution. De la guerre Iran-Irak à la guerre douce (1980-2026) (Paris, Presses universitaires de France, 2026).
Article publié dans Politique étrangère, vol. 91, n° 3, 2026.
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