La politique étrangère d'une société primitive
Élu à l’Académie française en 1973, Claude Lévi-Strauss (1908-2009) est connu pour sa carrière d’ethnologue et d’anthropologue. Au début des années 1950, moment de sa contribution à Politique étrangère, il est maître de recherches au CNRS. Il deviendra ensuite sous-directeur du musée de l'Homme, puis directeur d'études à la section des sciences religieuses de l'École pratique des hautes études. Il publie en 1955 Tristes Tropiques et est élu à la chaire d'anthropologie sociale du Collège de France en 1959.
Le sujet du présent article présente, dans son énoncé même, quelque chose de paradoxal. Nous ne pensons pas spontanément qu'une société primitive, ou du moins cet ensemble d'une extraordinaire diversité que nous groupons, de façon un peu maladroite, sous ce vocable qui ne signifie pas grand'chose, puisse avoir une politique étrangère. La raison en est que les sociétés primitives, ou prétendues telles, nous apparaissent comme des sortes de conservatoires, des musées vivants ; de façon plus ou moins consciente, nous n'imaginons pas qu'elles auraient pu préserver des genres de vie archaïque ou fort éloignés des nôtres propres, si elles n'étaient restées comme autant de petits mondes clos, complètement isolés de tous les contacts avec l'extérieur. C'est seulement dans la mesure où elles représenteraient des expériences isolées du reste de l'univers social qu'elles pourraient prétendre au titre de « sociétés primitives ».
En raisonnant de la sorte, on commettrait une fort grave erreur de méthode, car s'il est vrai que, par rapport à nous, les sociétés dites primitives soient des sociétés hétérogènes, cela n'implique nullement qu'elles le soient, au même titre, par rapport à d'autres sociétés.
Il est bien évident que ces sociétés ont une histoire, que leurs représentants ont occupé le globe terrestre depuis une période de temps aussi longue que n'importe quels autres; que, pour elles aussi, il s'est passé quelque chose. Cette histoire n'est peut-être pas la même que la nôtre.
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