Le Tesbih et l'iPhone : islam politique et libéralisme en Turquie
Jusqu’à la fin des années 1990, le discours économique porté par l’islam politique turc se caractérisait par son antilibéralisme. En acceptant l’économie de marché et en se faisant le porte-parole des « tigres anatoliens », l’AKP a donc incarné une rupture idéologique avec ses prédécesseurs islamistes. Toutefois, l’hétérogénéité de sa base électorale oblige ce parti à maintenir une ambivalence discursive sur l’UE et la globalisation.
L’influence de la religion sur le comportement économique constitue une thématique de recherche récurrente pour les sciences sociales. Ainsi Max Weber attribuait-il l’apparition du capitalisme à l’émergence de la pensée protestante. Plusieurs décennies plus tard, Gerhard Lenski comparait les attitudes respectives des juifs, des catholiques et des protestants américains à l’égard de l’économie et du travail. Puis, dans un double contexte de réaffirmation confessionnelle et de diffusion du libéralisme après la chute de l’URSS, un ouvrage dirigé par Richard Roberts tenta de réinterpréter les relations des diverses éthiques religieuses à l’économie de marché. En outre, Luigi Guiso, Paola Sapienza et Luigi Zingales ont montré que la religiosité alimentait une interprétation individualisante de la pauvreté, ainsi qu’un attachement au modèle libéral et une certaine hostilité à l’égard du travail des femmes.
Plus spécifiquement, il existe une abondante littérature sur le rapport de l’islam au capitalisme. Celle-ci s’est progressivement détachée des thèses weberiennes (qui percevaient la culture musulmane et l’économie de marché comme étant incompatibles), au profit d’une approche relativisant le poids du facteur religieux. De plus, Rodney Wilson a souligné l’émergence d’une nouvelle interprétation de l’islam, pleinement adaptable au capitalisme. Toutefois, la relation entre islam politique et libéralisme s’avère être moins étudiée. Or le recours à la littérature précédemment mentionnée, bien que nécessaire, ne saurait suffire à analyser le rapport qu’entretient l’islamisme à l’économie de marché (l’islam et l’islamisme correspondant à deux réalités sociales distinctes : religieuse pour l’un, politique pour l’autre). L’islamisme turc s’avère donc être un cas d’étude particulièrement pertinent : en Turquie, la permanence relative de la démocratie permet d’analyser l’évolution du discours économique des partis se revendiquant de l’islam politique.
Necmettin Erbakan et l’« ordre économique juste »
L’hostilité à l’économie de marché est une caractéristique récurrente des mouvements islamistes. Rappelons que le marxisme fut reformulé dans une optique religieuse par certains théoriciens iraniens à la veille de la révolution de 1979. De même, les Frères musulmans égyptiens défendaient initialement un socialisme islamique. Un phénomène similaire a également impacté la Turquie des années 1970 : les idéologies islamiste et marxiste « convergeaient dans leur opposition au capitalisme et à la domination économique occidentale ». […]
PLAN
- Necmettin Erbakan et l’ « ordre économique juste »
- Le Parti de la Justice et du Développement : entre paternalisme et libéralisme
- L’éthique musulmane et l’esprit du capitalisme
- Un AKP bénéficiaire et prisonnier de l’hétérogénéité de son électorat
Max-Valentin Robert est doctorant en science politique au laboratoire Politiques publiques, action politique et territoires (PACTE). Il est également contributeur à l’Observatoire de la vie politique turque (OVIPOT) et à Mundeo.
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