04
déc
2019
Espace Média L'Ifri dans les médias
Guillaume LASCONJARIAS, interviewé par Laureen Piddiu pour La Marseillaise

« Lire la position de Trump sur l’Otan est compliqué »

L’Otan est en état de mort cérébrale » : c’est avec cette phrase choc qu’Emmanuel Macron entend imposer la réflexion dans cette institution qui se réunit à Londres. Une réunion dans un contexte tendu. Les décisions et actions unilatérales des Américains comme des Turcs rendent en effet chaque jour un peu plus caduque cette alliance créée au lendemain de la guerre et qui a perduré après la chute du mur de Berlin malgré la fin de la guerre froide.

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La Marseillaise : Comment présentez-vous la position américaine sur l’Otan ? N’est-elle pas schizophrène entre les sorties de Trump et les décisions du Congrès où Démocrates et Républicains se sont alliés pour empêcher toute action contre l’Otan ?

Guillaume Lasconjarias : Lire la position de Trump par rapport à l’Otan est compliqué parce qu’il n’a fait que changer depuis son élection. Il avait été élu en disant que l’Otan était obsolète, puis elle l’était moins et maintenant il menace de ne plus respecter l’article 5 qui concerne la défense collective. Mais on observe un fait qui est que les Américains ne se sont pas retirés de l’Otan d’une part, mais surtout ils s’y investissent encore plus.
Certes, ils reprochent à l’Europe de ne pas dépenser suffisamment pour l’Otan. Mais ils se plaignent de cela de manière permanente et cela prend la forme aujourd’hui d’une espèce de chantage que peut opérer Trump. Mais demander aux Européens de dépenser plus, c’est leur demander d’acheter du matériel américain. Or, certains pays comme la France et la Grande-Bretagne ont une vraie industrie de défense et n’ont aucunement intérêt à tout acheter sur étagère américaine. Il y a donc là une véritable négociation avec certaines tensions à l’œuvre.

Quid de la Turquie ? Elle est à la fois nécessaire à l’Otan avec ses bases mais a aussi besoin de l’Otan depuis que son armée est affaiblie après le putsch de 2016. Pourtant, elle agit en solo et provoque en achetant des armes à la Russie ?

La Turquie c’est une difficulté et il ne faut pas le nier. Cette difficulté est liée à quelque chose de beaucoup plus large que le pays. La Turquie est simplement emblématique du fait que chaque nation, chaque allié, a ses intérêts de sécurité et qu’ils sont nationaux. En 2014-2015, au moment où les Russes venaient d’entrer dans le jeu et où un chasseur russe a été abattu par la chasse turque, l’armée turque avait très clairement besoin de l’Otan. Depuis le temps les choses ont évolué et effectivement la Turquie devient un partenaire compliqué. Mais c’est un partenaire dont on sait avoir besoin car la Turquie est un pays qui a une position stratégique au Levant et au Proche-Orient et a une grosse armée.
Effectivement, l’achat de matériel russe empoisonne l’Alliance mais c’est aussi un problème pour les Turcs. Ils savent très bien qu’en intégrant ce système-là ils se coupent de ce que l’on appelle l’interopérabilité, c’est-à-dire la possibilité de mettre les systèmes en coordination puisque les Alliés n’ont évidemment aucune espèce d’envie de voir leurs petits secrets remonter vers la Russie. Or, la Turquie a besoin de l’Otan parce que c’est une capacité à pouvoir travailler, planifier, conduire les opérations ensemble, et parce que les coupes sombres dans l’armée turque après le putsch manqué de 2016, pose des questions sur les capacités opérationnelles actuelles de l’armée turque.

Les intérêts de sécurité nationaux dont vous parlez montent en puissance, des intérêts divergents qui sont contraires à une logique plurinationale. Cela ne rend-il pas l’Otan caduque et la solution ne serait-elle pas de se tourner vers l’ONU ?

À cette question, je réponds par une autre : est-ce que l’ONU s’est montré efficace dans la gestion des crises récentes ? Ceux qui disent qu’il faut que l’ONU s’en charge ne sont pas capables de fournir les outils nécessaires pour être capable de gérer ces crises. L’Otan n’est qu’une boîte à outils. Aujourd’hui, on va rarement faire la guerre sous un drapeau otanien, on a plutôt des coalitions où l’Otan prend en charge l’organisation, la planification et la coordination entre différents acteurs.

L’Otan a perduré après la chute du mur de Berlin sur l’idée que la Russie restait un ennemi. Mais aujourd’hui, pour Trump, n’est-ce pas davantage la Chine l’ennemi ?

C’est la bonne question mais l’Otan n’a pas duré après la chute du mur contre la Russie. Pour l’Otan, la Russie n’est pas un ennemi, c’est un partenaire difficile qui a modifié volontairement l’architecture de sécurité européenne. Aujourd’hui, on est plutôt dans une paix froide que dans une guerre froide.
En ce qui concerne la Chine, c’est, semble-t-il, essentiellement l’idée des Américains que d’entraîner l’Otan vers une interrogation sur les liens avec la Chine. Je crois qu’il faut être très prudent là-dessus, parce que le mandat et la limite géographique qui donne un cadre à l’Alliance atlantique ne correspondent pas avec la Chine tout simplement.

Que peut-on attendre de cette réunion à Londres ?

J’imagine que les diplomates sont encore en train de travailler d’arrache-pied sur la déclaration pour essayer de trouver le plus petit commun dénominateur.

 

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