26
mar
2019
Espace Média L'Ifri dans les médias
Claude MEYER, interviewé par Eléa Pommiers dans L'Express.

Pourquoi l'UE a du mal à rester unie face à la Chine

Emmanuel Macron a souhaité qu'Angela Merkel et Jean-Claude Juncker rencontrent le président chinois à ses côtés, mais l'Europe peine à s'accorder pour parler à Pékin.

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L'Union européenne est-elle capable de parler d'une seule voix à la Chine ? Au troisième jour de la visite officielle du président chinois Xi Jinping en France, c'est en tout cas l'ambition d'Emmanuel Macron, qui a choisi de convier la chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission européenne Jean-Claude Junker à Paris ce mardi.  

  • "Emmanuel Macron a voulu européaniser cette rencontre et rompre avec le modèle des visites précédentes, au cours desquelles le président chinois se rendait dans chaque pays et où chacun s'efforçait d'obtenir le maximum d'accords et de contrats", explique à L'Express Claude Meyer, membre de l'Institut français des relations internationales (Ifri), chercheur à Sciences Po et auteur de L'Occident face à la renaissance de la Chine.  

L'initiative d'Emmanuel Macron est aussi "novatrice" que "délicate", à en croire Jean-Luc Domenach, directeur de recherche émérite à Sciences Po et spécialiste de la Chine. Car malgré la volonté affichée par le président français d'unifier l'approche européenne face à la Chine et d'affirmer l'Union comme une puissance capable d'échanger d'égale à égale avec Pékin, c'est bien à une Europe traditionnellement divisée en la matière que Xi Jinping s'adresse lors de cette visite.  

Division sur les projets d'investissements

Le président chinois a d'ailleurs commencé sa tournée par l'Italie, mettant en lumière les dissensions européennes sur un projet majeur : les "nouvelles routes de la soie". Lancé par la Chine en 2013, il prévoit plus de 1 000 milliards de dollars pour financer des infrastructures routières, ferroviaires et maritimes afin de mieux relier l'Asie, l'Europe et l'Afrique. Les Occidentaux se montrent particulièrement méfiants à l'égard de ce projet d'investissements colossaux. L'Italie a pourtant choisi, en dépit de ces réticences, de devenir le premier pays du G7 à rallier le projet. 

Les motivations chinoises sont bien sûr économiques : le projet offre de nouveau horizons commerciaux au pays et à ses entreprises, qui participeront à la construction des infrastructures en Europe. Mais "la stratégie d'investissements de la Chine vise aussi à créer des fractures et à empêcher les pays européens d'adopter une position commune", assure Jean-Luc Domenach à L'Express.  

  • Avant l'Italie, seize pays d'Europe centrale et orientale avaient déjà rejoint le projet [on parle des "16+1", le "+1" étant la Chine] en 2012. Onze d'entre eux sont membres de l'UE. "La Chine est en position de force face à ces pays. Ils sont en manque d'infrastructures et ils peuvent voir en elle un relais à l'UE, avec laquelle ils prennent leurs distances, estime Claude Meyer. Les subventions de l'Union sont conditionnées, et inférieures aux moyens financiers dont dispose Pékin, qui assure par ailleurs qu'elle octroie ses financements sans chercher à se mêler des affaires intérieures des pays, et sans conditionner ses prêts. Ce n'est pas un hasard si des pays comme la Hongrie ou la Pologne peuvent s'autoriser de tels bras de fer avec l'Union depuis quelques années."
  • La Grèce et le Portugal entretiennent aussi des liens étroits avec la Chine, notamment depuis la crise de 2008 et les difficultés financières rencontrées par ces pays d'Europe du sud, auxquels Pékin a apporté un soutien financier de plusieurs milliards d'euros. "C'est à tel point que la Grèce a refusé l'an dernier la publication d'un communiqué commun des 28 condamnant les abus du régime chinois en matière de droits de l'homme", rappelle Claude Meyer. Une brèche inédite dans la position politique de l'UE sur ce sujet. 

145 milliards de dollars d'investissements en dix ans

L'expansionnisme économique chinois en Europe n'a rien de neuf, mais il inquiète de plus en plus l'Union. La Chine est le premier partenaire commercial de l'UE, qui est d'autant plus prisée par Pékin que les tensions avec les États-Unis sont fortes.  

  • La Chine a investi au moins 145 milliards de dollars en Europe depuis 2010, et plusieurs fleurons européens sont passés sous pavillon chinois. Mais les échanges sont déséquilibrés et les Européens n'ont jamais obtenu (faute, peut-être, de l'avoir demandé tous ensemble) de réciprocité en matière économique et commerciale de la part de la Chine. "L'UE accuse un déficit commercial de 180 milliards d'euros avec la Chine, souligne Claude Meyer. La raison est simple : les entreprises chinoises ont accès au marché européen, mais l'inverse n'est pas vrai." 

Le port du Pirée en Grèce et ceux de Valence et Bilbao en Espagne sont passés aux mains de Pékin ; comme peut-être bientôt ceux de Gênes et de Trieste en Italie, dans lesquels la Chine souhaite investir. Le Club Med en France a aussi été racheté, comme la maison de couture Lanvin, Volvo Cars en Suède, ou encore le leader allemand de la fabrication de robots Kuka. Le tout en moins de 20 ans. 

L'acquisition de Kuka en 2016 a réveillé les craintes quant à l'accès de la Chine à des technologies européennes de premier plan. Certains pays, comme la France et l'Allemagne, ont adopté des législations internes visant à protéger les secteurs stratégiques, mais la position européenne commune en la matière se fait attendre.  

"Prise de conscience"

En février, le Parlement européen a approuvé un cadre de contrôle des investissements étrangers dans l'UE dans les secteurs stratégiques (intelligence artificielle, télécoms, robotique...). Bruxelles n'aura pas le pouvoir de bloquer une opération dans un pays qui estimera dans son intérêt d'accepter un investissement chinois, mais l'initiative témoigne d'une nervosité majoritairement partagée.  

Mi-mars, la Commission a publié un texte dans lequel elle n'hésite pas à qualifier la Chine de "rival" et en appelle à promouvoir la réciprocité sur les marchés publics internationaux. Bruxelles veut aussi adopter une position commune sur la 5G, technologie dont le géant chinois Huawei veut équiper l'Europe qui, elle, s'inquiète des risques d'espionnage. Des inquiétudes qui n'ont pas empêché Monaco, où Xi Jinping s'est rendu vendredi dernier, d'accepter le marché, se targuant ainsi d'être le premier pays à offrir la 5G. Autant de sujets qui devraient être au menu des discussions avec Xi Jinping à Paris ce mardi. 

  • "Il y a une réelle prise de conscience européenne des risques de l'expansionnisme chinois, mais les divergences économiques sont telles dans l'Union que tous les pays n'ont absolument pas les mêmes besoins, notamment en infrastructures, et adopter une position commune vis-à-vis de la Chine dans ces conditions et particulièrement difficile", juge Claude Meyer.  

Avec cette rencontre destinée à incarner le multilatéralisme défendu par Emmanuel Macron, le président français "veut se poser en pivot de l'UE en tant que puissance politique", ajoute-t-il, et battre en brèche l'image d'un marché facile d'accès de 28 États cherchant leurs bénéfices individuels. Un défi de taille, encore plus à quelques semaines d'élections européennes où les divergences politiques s'affichent ouvertement. 

 

Retrouver également l'article sur le site de L'Express.

Mots-clés
Emmanuel Macron Multilateralisme nouvelles routes de la soie Xi Jinping Chine Union européenne