22
oct
2021
Espace Média L'Ifri dans les médias
Marc JULIENNE, interviewé par La Dépêche 

La situation à Taïwan peut-elle déclencher une Troisième Guerre mondiale ?

La Chine mène des incursions dans la zone de défense aérienne de Taïwan depuis un an. Ces incidents ont ravivé les tensions entre la Chine et les Etats-Unis. La présidente de Taïwan défend le maintien du statut de l'île.

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Et si Taïwan était à l'origine un jour d'une Troisième Guerre mondiale ? L'île de 23 millions d'habitants, située à 180 km au large à l'est de la Chine, connaît de nouvelles tensions avec son puissant voisin chinois. Les conséquences dépassent l'Asie et ont des répercussions mondiales entre la Chine et les Etats-Unis.

Pour comprendre la situation, il faut se replonger dans l'histoire de Taïwan qui a d'abord été chinoise puis profondément marquée par une occupation japonaise d'un demi-siècle de 1895 à 1945. Depuis 1949, l'île est une République unitaire à régime semi-présidentiel que la Chine revendique comme une de ses provinces. Les relations entre la Chine et Taïwan se tendent en 2013 avec l'arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en Chine et de la présidente Tsai Ing-wen à Taïwan trois ans plus tard.

Les tensions se sont accélérées depuis septembre 2021. 

Fin septembre : Taïwan veut rejoindre un accord commercial transpacifique

Onze pays d'Asie et du Pacifique adhèrent au CPTPP (Comprehensive and progressive agreement for trans-pacific partnership), un important accord commercial créé en 2018 entre l'Australie, le Canada ou le Mexique. Il représente 13,5% de la population mondiale. Fin septembre, la Chine souhaite à son tour y adhérer. Taïwan formule la même demande. "Taïwan ne peut pas rester à l'écart du monde et doit s'intégrer dans l'économie régionale", explique un porte-parole du gouvernement. Hors de question pour un porte-parole du ministère chinois des Affaires Etrangères : "Nous nous opposons fermement à des échanges officiels de tout pays avec Taïwan".

1er octobre : la Chine entre dans la zone de défense aérienne de Taïwan

À l'occasion de la fête nationale de la République populaire de Chine, le 1er octobre, la Chine envoie 38 avions, dont un bombardier à capacité nucléaire, dans la zone d'identification de défense aérienne de Taïwan. Trois jours plus tard, 52 avions font irruption dans le ciel taïwanais. Le Premier ministre de Taïwan Tseng-chang, réagit vivement : "La Chine a été belliqueuse et a porté atteinte à la paix régionale tout en se livrant à de nombreux actes d'intimidation".

3 octobre : les Etats-Unis apportent leur soutien militaire à Taïwan

Les Etats-Unis exhortent Pékin à "cesser ses pressions militaires, diplomatiques, économiques et sa coercition contre Taïwan", écrit le département d'Etat américain dans un communiqué le 3 octobre. "Nous continuerons d'aider Taïwan à maintenir une capacité d'autodéfense suffisante", ajoute le texte. Comme le révèle le Wall Street Journal le 7 octobre, des soldats américains entraînent l'armée taïwanaise en toute discrétion depuis au moins un an.

9 octobre : le président chinois promet une "réunification"

À l'occasion du 110e anniversaire de la Révolution chinoise, le président chinois Xi Jinping prononce un discours où il promet une "réunification" avec Taïwan par des moyens "pacifiques".

"Réaliser la réunification de la patrie par des moyens pacifiques est dans l'intérêt général de la nation chinoise, y compris des compatriotes de Taïwan (...) La réunification de notre pays peut être réalisée et le sera", détaille Xi Jinping. Et il prévient : "La question de Taïwan est une affaire purement interne à la Chine. Nul ne doit sous-estimer la forte détermination (...) du peuple chinois à défendre la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale". 

9 octobre : Taïwan défend la démocratie

La présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen - la bête noire de Pékin - répond le même jour qu'elle ne cédera pas à la Chine : "Personne ne peut forcer Taïwan à emprunter la voie que la Chine a tracée pour nous (...) Il ne faut absolument pas imaginer que le peuple taïwanais cédera aux pressions". Tsai Ing-wen défend le maintien du statut de Taïwan mais n'a jamais officiellement demandé l'indépendance de l'île vis-à-vis de la Chine.

Marc Julienne : "On peut parler de harcèlement de l'armée chinoise"

Marc Julienne est chercheur, responsable des activités Chine, Centre Asie de l’IFRI (Institut français des relations internationales).

Peut-on parler d'escalade entre Taïwan et la Chine ?

Absolument. Elle s'est accélérée fin septembre-début octobre mais elle a commencé depuis plus longtemps que ça en réalité. Les premières incursions aériennes de la Chine dans la zone d'identification de défense aérienne de Taïwan remontent à septembre 2020. Ces incursions sont quasiment quotidiennes. On peut parler de harcèlement des aéronefs chinois sur l'armée taïwanaise. C'est une pression quotidienne.

Les tensions restent-elles aussi fortes ?

Il est possible que cette escalade se soit un peu apaisée aujourd'hui. Il y a eu un appel téléphonique entre Joe Biden et Xi Jinping ; le conseiller pour la sécurité nationale de Joe Biden a rencontré le diplomate numéro un de Chine à Genève ; et des communications ont lieu à haut niveau entre l'armée américaine et l'armée chinoise.

La Chine considère pourtant toujours Taïwan comme une de ses provinces.

La Chine montre une très grande détermination dans sa volonté de se montrer puissante et sa volonté de récupérer Taïwan par la force ou de manière pacifique. Remettre en question le statu quo qui existe depuis 1949 et le faire de manière quotidienne est une volonté, in fine, de le dénoncer.

Parler d'une possible Troisième Guerre mondiale entre les Etats-Unis et la Chine est-il abusé ou est-ce une possibilité ?

On ne peut exclure aucun scénario. Objectivement, tout le monde s'accorde à dire que la Chine n'a pas les capacités militaires aujourd'hui pour reprendre Taïwan et encore moins si on met dans l'équation les Etats-Unis et leurs alliés. Le Japon ne cesse, depuis quelques semaines, d'affirmer son soutien à Taïwan en disant que la sécurité de Taïwan est la sécurité du Japon, c'est quand même très très fort. L'autre hypothèse, c'est qu'avec l'arme nucléaire, les dirigeants politiques reviendront à la raison et ne voudront pas aller dans un conflit. D'un autre côté, toutes les guerres ne sont pas rationnelles. L'histoire nous apprend ça. On ne peut pas être absolument certain de ce qui se passerait, et des réactions des uns et des autres, s'il y avait un incident. Xi Jinping a un discours nationaliste tellement fort qu'on peut se demander en cas d'incident si la Chine, même pour des raisons idéologiques, n'irait pas au conflit. Il faut envisager toutes les possibilités, même les moins rationnelles, et les plus dangereuses.

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