Céline Pajon : « Pékin entend discréditer le Japon et imposer le récit d’un pays renouant avec un militarisme agressif »
Les accusations brandies par la Chine de Xi Jinping contre le gouvernement de Sanae Takaichi visent à dénigrer Tokyo et ses projets défensifs dans un environnement sécuritaire de plus en plus dégradé, détaille la chercheuse Céline Pajon.
C’est le leitmotiv des autorités chinoises depuis plusieurs mois : Pékin accuse Tokyo de vouloir instaurer un « nouveau militarisme » et établit un parallèle avec l’impérialisme guerrier des années 1930-1940, en reprochant au Japon le déploiement d’armes offensives et l’augmentation de ses capacités militaires. La passe d’armes a rebondi le week-end dernier à Singapour lors du Dialogue de Shangri-La, le forum annuel consacré aux questions de défense en Asie-Pacifique.
Le ministre japonais de la Défense, Shinjiro Koizumi, a renvoyé la Chine à ses accusations : « Il y a un pays qui possède un énorme arsenal d’armes nucléaires et de bombardiers stratégiques. Le Japon n’a ni l’un ni l’autre. Et pourtant, c’est au Japon que l’on colle l’étiquette de “nouveau militarisme”. N’est-ce pas étrange ? » Spécialiste du Japon et responsable de la recherche sur l’archipel à l’Institut français des relations internationales (Ifri), Céline Pajon analyse la tactique chinoise, rappelle les défis sécuritaires du Japon et détaille comment Tokyo est en train de mettre en place une nouvelle stratégie de défense.
Les accusations brandies par la Chine d’un « nouveau militarisme » de la part du Japon sont-elles fondées selon vous ?
Ces accusations participent d’une stratégie de dénigrement du Japon sur la scène régionale et internationale. Si Tokyo procède à des réformes de défense ambitieuses, il ne fait en réalité que répondre à un environnement de sécurité très dégradé, avec des menaces croissantes de la part de la Chine, de la Corée du Nord et de la Russie. Les capacités offensives du Japon restent limitées et leur usage strictement encadré par la Constitution et la législation. Enfin, il faut rappeler que le budget de défense de la Chine représente plus de quatre fois celui du Japon actuel.
Que cherche la Chine en agitant ces critiques ?
Les relations sino-japonaises sont particulièrement tendues depuis que la Première ministre Sanae Takaichi [PLD, conservatrice, ndlr] a indiqué que les forces d’autodéfense pourraient appuyer une intervention américaine en cas de crise militaire autour de Taiwan. Pékin fait délibérément l’amalgame entre la fermeté diplomatique de la cheffe du gouvernement, et son projet de modernisation des capacités militaires afin de discréditer le Japon et d’imposer le récit d’un pays renouant avec un militarisme agressif. Cette guerre cognitive a toutefois manqué sa cible, Pékin ayant largement échoué à faire partager cette lecture à ses partenaires, malgré un lobbying intense.
Avec ses propos sur Taiwan, Sanae Takaichi s’inscrit-elle dans les pas de son prédécesseur Shinzo Abe qui souhaitait un Japon capable de venir en aide à ses alliés ou partenaires ?
Tout à fait. Quand Takaichi affirme qu’un blocus naval dans le détroit de Taiwan constituerait une « menace pour la survie du Japon », elle fait référence à la législation sur la paix et la sécurité de 2015, proposée par Shinzo Abe, selon laquelle cette qualification pourrait justifier le recours aux forces japonaises en soutien aux forces américaines. Takaichi ne fait que formuler ce qui était déjà admis dans les cercles stratégiques, mais cette première mention d’un tel scénario par une cheffe de gouvernement dans une instance publique a conféré à ses propos une portée inédite.
Le ministre de la Défense Shinjiro Koizumi a déclaré dimanche que le Japon était « déterminé » à jouer un nouveau rôle en Asie-Pacifique, qu’il allait « développer de manière continue ses capacités de défense ». Le Japon est-il en train de changer de stratégie de défense ?
Il s’agit moins d’un changement brutal de stratégie que d’une accélération d’une tendance à l’œuvre depuis plus d’une dizaine d’années. En 2015, Shinzo Abe avait fait adopter des réformes importantes permettant au Japon, sous certaines conditions, de recourir à l’exercice de l’autodéfense collective. C’était un premier tournant. En 2022, la guerre en Ukraine a joué un rôle de catalyseur. Elle a rendu très concrète l’éventualité d’un coup de force similaire en Asie orientale et a tendu les relations avec Moscou. Le Premier ministre Fumio Kishida y a vu un possible précédent pour l’Asie. C’est dans ce contexte qu’il a annoncé le doublement du budget de la défense pour atteindre 2 % du PIB et l’acquisition de capacités de contre-attaque. La nouvelle Première ministre Takaichi s’inscrit dans cette continuité, avec l’objectif de porter les dépenses de défense à 3,5 % du PIB et de réviser les principaux documents stratégiques de l’archipel.
Dans le même temps, le Japon cherche de plus en plus à s’affirmer comme un acteur de sécurité à part entière sur la scène internationale. Son industrie de défense est désormais autorisée, et même encouragée, à exporter des équipements et des technologies militaires, notamment via des programmes de développement conjoint, mais aussi à contribuer au renforcement des capacités de ses partenaires.
L’accord de défense avec les Philippines et le transfert de bateaux et d’avions nippons à l’armée philippine illustrent-ils ce changement ?
Le rapprochement entre Tokyo et Manille est particulièrement spectaculaire et illustre un effort de diversification des partenariats stratégiques du Japon, visant à contrebalancer l’influence chinoise et à encourager le maintien de l’engagement américain en Asie. L’accord de défense entre les deux pays a notamment permis une participation inédite des forces d’autodéfense japonaises aux exercices philippins Balikatan le mois dernier, aux côtés des Etats-Unis, avec le déploiement d’environ 1 400 soldats. Par ailleurs, les transferts de navires et d’aéronefs contribuent au renforcement des capacités maritimes philippines face aux pressions chinoises en mer de Chine méridionale, tout en ouvrant davantage le marché philippin à l’industrie japonaise de défense.
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