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Ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Laure de Roucy-Rochegonde, directrice du Centre géopolitique des technologies de l'Ifri

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interviewée par Yoann DEFRANCE dans

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Passionnée par les relations internationales, Laure de Roucy-Rochegonde a construit un parcours façonné par les enjeux militaires. A l’Ifri, elle explore les nouvelles lignes de front de l’intelligence artificielle dans les rapports de force mondiaux.

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C’est dès son plus jeune âge que Laure de Roucy-Rochegonde développe un vif intérêt pour les relations internationales. La carrière diplomatique de son grand-père a sans doute contribué à éveiller cette sensibilité. Toutefois, c’est au cours de ses années de lycée que cette inclination prend une dimension plus concrète. Les Printemps arabes, puis plus particulièrement la crise syrienne à partir de 2011, constituent un moment fondateur. « L’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad contre sa propre population me choque profondément et me fascine aussi par ce qu’elle a révélé de la communauté internationale », confie-t-elle dans un entretien accordé à WanSquare. En 2014, elle intègre Sciences Po Paris. Dès sa première année, elle découvre les sciences politiques et se passionne notamment pour les enseignements dispensés par Jean-Marie Donegani.

2015, une année de bascule

Les attentats de janvier et de novembre 2015, ayant visé sucessivement Charlie Hebdo, l'Hyper Cacher et le Bataclan, marquent une nouvelle étape décisive dans son parcours intellectuel. Alors qu’elle suit le cours « Espace mondial » de Bertrand Badie, ces événements entrent en résonance avec ses études en relations internationales. Le hasard veut qu’elle travaille, à cette même période, sur un exposé consacré au djihadisme. Lorsque surviennent les attaques du 13 novembre, elle a déjà approfondi cette thématique. Pour la première fois, elle éprouve la portée de la recherche appliquée : ses lectures lui permettent de comprendre un événement au moment même où il se produit, et non rétrospectivement. Cette faculté de saisir les bouleversements du monde dans leur immédiateté nourrit une intense stimulation intellectuelle. Une prise de conscience qui la convaincra de poursuivre sa formation à l’étranger sur les questions de conflictualité et de guerre. Elle intègre ainsi le département de War Studies du King's College London. « Il est consacré aux études sur la guerre, dans lequel toutes les disciplines sont mobilisées ensemble. Nous suivions des cours issus de domaines très différents mais toujours avec le même objectif : comprendre le phénomène guerrier », explique-t-elle.

À son retour de Londres, elle effectue un stage au sein du cabinet Roland Berger avant d’intégrer le master Affaires publiques de Sciences Po, avec une spécialisation en sécurité et défense. Elle poursuit parallèlement son expérience au sein du cabinet de conseil en stratégie, où Anne Bioulac, patronne du bureau parisien, sera un véritable mentor.

De l’IA aux armes autonomes

Laure de Roucy-Rochegonde est alors confrontée à une problématique appelée à exercer une influence durable sur sa trajectoire professionnelle. Sa première mission consiste à rédiger des notes d’analyse et de réflexion sur les transformations que l’intelligence artificielle pourrait induire dans le secteur des médias. « Nous étions alors en 2017. Je ne savais pas vraiment ce qu’était l’intelligence artificielle ; pour être honnête, je n’en savais pratiquement rien », reconnaît-elle. « Cela m’a permis de mieux saisir à la fois le fonctionnement de cette technologie et l’étendue de ses applications », ajoute-t-elle.

Anne Dujin, directrice du Roland Berger Institute au bureau parisien, l’encourage alors à s’intéresser aux travaux des think tanks, notamment dans le domaine des relations internationales, et lui suggère d’envisager la voie doctorale. Elle réalise ensuite son stage de fin d’études à l’Institut français des relations internationales (Ifri), fondé par Thierry de Montbrial. Au sein du Centre des études de sécurité, elle rencontre deux chercheurs qui joueront un rôle déterminant dans son parcours : Corentin Brustlein et Élie Tenenbaum. « Je percevais clairement mon goût pour la recherche et, dans le même temps, je comprenais qu’un doctorat était presque indispensable pour envisager une carrière dans ce domaine », se souvient-elle.

Au moment de définir son sujet de thèse, elle repense aux enseignements d’Alexandre Papaemmanuel, au cours desquels furent abordés les systèmes d’armes létales autonomes, parfois désignés sous le terme de « robots tueurs », ainsi qu’à ses travaux menés au Roland Berger Institute sur l’intelligence artificielle. Une réflexion transmise par l’une de ses professeures guide alors sa décision. « Lorsqu’on choisit un sujet de thèse, il ne faut pas le choisir parce qu’on l’aime ou parce qu’il nous plaît, mais parce qu’il nous dérange, m'avait-elle dit. L’idée était qu’un sujet qui nous dérange continuera à nous interroger cinq ans, dix ans ou vingt ans plus tard », indique-t-elle.

Une autre grammaire de la guerre

Sous la direction d’Ariel Colonomos, directeur de recherche au CNRS et chercheur à Sciences Po, Laure de Roucy-Rochegonde consacre quatre années à l'analyse de la régulation internationale des systèmes d’armes létales autonomes. Très rapidement, ses recherches la confrontent à une difficulté majeure. En étudiant les discussions multilatérales menées sur ce sujet, notamment à Genève dans le cadre du Groupe d’experts gouvernementaux sur les systèmes d’armes létales autonomes, elle identifie une lacune conceptuelle importante. « Je me suis alors aperçue que le principal critère de régulation qui semblait émerger était celui du contrôle humain sur l’usage de la force », explique-t-elle. Or, souligne-t-elle, « il n’existait pas de définition claire ni de théorie véritablement systématique du contrôle de la force ». Cette absence de cadre théorique devient le cœur de ses travaux.

Sa thèse met ainsi en évidence l’existence de plusieurs niveaux de contrôle de la force. D’abord, au niveau individuel : « C’est celui dont on parle le plus lorsqu’il est question des systèmes d’armes autonomes, à travers le débat sur “l’humain dans la boucle”. Cette question soulève ensuite des problématiques de responsabilité, de charge cognitive, de biais algorithmiques ou encore de délégation de la décision », précise-t-elle. À un second niveau, le contrôle de la force revêt une dimension politique. Il renvoie, selon elle, à l’idée que les citoyens doivent pouvoir exercer un contrôle sur les modalités d’usage de la force en leur nom. Enfin, au niveau international, il englobe les problématiques d'équilibre des puissances et de maîtrise des armements. « Comment construire des mécanismes de contrôle pour une technologie aussi nouvelle, aussi diffuse et aussi difficile à encadrer ? », interroge-t-elle.

Pour nourrir ses travaux, elle mène près d’une quarantaine d’entretiens de recherche formels ainsi qu’une quinzaine d’entretiens informels à travers le monde, auprès de militaires, de chercheurs, d’ingénieurs, de diplomates et de représentants d’organisations non gouvernementales. La question du secret-défense ne se posera pas. « À l’époque, nous étions encore largement dans l’anticipation. Des programmes existaient déjà, certaines capacités étaient en cours de développement, mais tout cela demeurait très tourné vers l’avenir. Je pense qu’à présent, il me serait beaucoup plus difficile de collecter les mêmes informations », estime-t-elle.

Double vie

Dans le prolongement de sa thèse, elle publie aux Presses universitaires de France (PUF) un ouvrage intitulé « La guerre à l’ère de l’intelligence artificielle » tandis que la même année, elle prend la direction du Centre géopolitique des technologies de l’Ifri.

À la tête de cette institution, elle mesure chaque jour davantage le caractère structurant des technologies dans les relations internationales. Cette évolution lui apparaît particulièrement manifeste depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et, plus largement, au regard des recompositions géopolitiques récentes, notamment la réélection de Donald Trump. « De mon point de vue, formée à ces questions, j’ai toujours eu cette grille de lecture autour de la dualité des technologies, c’est-à-dire leur double usage civil et militaire. Aujourd’hui, cette dualité est devenue presque évidente : il est de plus en plus difficile de distinguer des technologies uniquement civiles ou uniquement militaires », analyse-t- elle.

Pour illustrer cette évolution, elle cite l’exemple des modèles de langage développés par Anthropic. « Des modèles de langage comme ceux-ci sont aujourd’hui utilisés dans des contextes militaires, notamment par les forces armées américaines, ce à quoi ils ne se destinaient pas au départ », observe Laure de Roucy-Rochegonde. Actuellement, elle travaille sur une étude, dont la publication est prévue à la fin de l’été, consacrée à la manière dont les grandes entreprises du numérique se sont progressivement imposées comme des acteurs à part entière de l’industrie de défense, en particulier depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Nouvel ordre numérique

Par ailleurs, dans le cadre de ses travaux au sein du think tank, la jeune femme s’est récemment penchée sur les enjeux de gouvernance internationale de l’intelligence artificielle en préparation du Sommet pour l’action sur l’IA organisé à Paris en février 2025. Et ses recherches de la conduire à dresser un constat préoccupant sur l’état actuel de la régulation mondiale. « La gouvernance actuelle est extrêmement fragmentée. De sorte que cela crée des zones grises et des risques importants, notamment en matière de prolifération », explique-t-elle. Face à cette situation, elle défend l’idée d’une harmonisation accrue de la gouvernance internationale de l’intelligence artificielle. Une telle évolution pourrait, selon elle, s’appuyer sur la création d’une institution multilatérale inspirée de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), chargée decoordonner les efforts de contrôle, de supervision et de coopération entre les États.

Sur le plan personnel, Laure de Roucy-Rochegonde s’interroge sur l’orientation qu’elle souhaite donner à la suite de sa carrière. « Quand on travaille en think tank, on est un peu entre deux mondes : celui de la recherche et celui de la décision. Certains y font toute leur carrière, d’autres choisissent une orientation plus tranchée », pointe-t-elle, ne sachant pas encore vers quel côté son cœ ur balancera au cours des années à venir.

En attendant, elle publiera prochainement un second ouvrage, coécrit avec la chercheuse Amélie Ferey, dont elle souligne la collaboration "particulièrement féconde". Il portera sur les marges de manœuvre dont dispose l’Europe face à l’affaiblissement progressif du droit international et aux recompositions de l’ordre mondial contemporain.

Lire l'article sur le site de WanSquare.

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