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Dissuasion nucléaire : « L’Europe attend avec impatience le discours du président français »

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tribune avec Claudia Major, Vice-présidente du German Marshall Fund dans

  Le Monde 

 
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Après l’appel d’Emmanuel Macron à ouvrir un dialogue sur la contribution des armes nucléaires françaises à la défense de l’Europe, l’annonce de la nouvelle stratégie de défense française, prévue le 2 mars, peut être un pas décisif dans cette direction, estiment la chercheuse Héloïse Fayet et la politiste Claudia Major dans une tribune au « Monde ».

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Sous-marin nucléaire en mer de Barents, août 2025
Sous-marin nucléaire en mer de Barents, août 2025
Aleksandr Merkushev/Shutterstock
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Face au nouveau contexte géopolitique, les Européens partagent le constat d’une nouvelle ère nucléaire, dans laquelle les anciennes certitudes en matière de sécurité européenne et de dissuasion ne s’appliquent plus. En quête d’une nouvelle architecture, les alliés, d’habitude centrés sur l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, se tournent vers la France pour mieux comprendre la culture stratégique française et répondre à l’appel d’Emmanuel Macron à ouvrir un dialogue sur la contribution des armes nucléaires françaises à la défense de l’Europe. C’est désormais à la France de traduire ces discussions en actes : son discours sur la stratégie de défense et de dissuasion, prévu le 2 mars, et attendu avec impatience, en est l’occasion.

Deux événements ont ébranlé les fondements de la complaisance stratégique européenne dans le domaine de la dissuasion. Le premier est l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, en 2022. Moscou y mène une guerre conventionnelle sous l’ombre de la dissuasion nucléaire, afin de limiter le soutien occidental à Kiev, de sanctuariser son territoire et de consolider ses gains militaires. Le message est clair : les armes nucléaires continuent de jouer un rôle central dans la stratégie russe, et l’Europe doit y faire face.

La deuxième évolution tient au retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. L’attitude conflictuelle de Washington et la volonté de conditionner ses engagements de défense à un agenda politique plus large ont ébranlé la confiance de nombreux Européens. Malgré les réassurances de l’administration Trump, ils se demandent si la promesse américaine de défendre l’Europe par un engagement conventionnel, voire nucléaire, est encore crédible.

Option attractive

La conséquence de ces deux développements est que l’Europe risque de se retrouver dans une situation de dissuasion insuffisante, où ses adversaires pourraient percevoir un écart croissant entre les intérêts de l’Europe et sa capacité ou volonté de les défendre. Un tel déficit ne résulterait pas nécessairement d’un retrait des forces américaines d’Europe : il pourrait se développer progressivement, à cause d’ambiguïtés, de retards et de signaux contradictoires, en particulier en période de crise, où la crédibilité est cruciale. La dissuasion ne repose pas uniquement sur les capacités militaires, mais aussi sur les perceptions. Si la Russie en venait à croire que Washington ne serait pas prêt à escalader en cas de nécessité et que l’Europe ne serait pas en mesure de compenser cela, la coercition nucléaire deviendrait une option attractive pour Moscou.

Il n’est guère surprenant que l’intérêt envers des options nucléaires alternatives ait augmenté afin de pallier ce déficit. Malheureusement, il n’existe pas de solution simple pour maintenir une dissuasion crédible pour toute l’Europe si les garanties de sécurité américaines sont remises en question. Dans notre rapport présenté lors de la Munich Security Conference, nous examinons cinq options.

S’efforcer de maintenir le statu quo de la dissuasion américaine élargie reste pour l’instant l’option la plus évidente pour la plupart des Européens, mais porte le risque d’une érosion de sa crédibilité. Un rôle plus important des armes nucléaires britanniques et françaises est en mesure de compléter le « parapluie nucléaire » américain mais, pour beaucoup d’Européens, il ne pourrait le remplacer, faute de crédibilité politique et capacitaire, d’autant plus qu’une telle substitution n’a jamais été l’ambition de Paris et de Londres.

Une dissuasion européenne commune nécessiterait un niveau d’intégration politique qui semble irréaliste dans un avenir prévisible. De nouveaux programmes nucléaires nationaux seraient très risqués sur le plan politique, stratégique et pour la non-prolifération, sans offrir de solution pour l’ensemble de l’Europe. Enfin, tenter de combler le vide nucléaire par de seules capacités conventionnelles se ferait au prix de dépenses immenses, sans pour autant permettre d’obtenir le même effet stratégique.

Complaisance stratégique

Quand on les prend séparément, aucune de ces options n’est donc convaincante. Cependant, le dialogue s’ouvre progressivement autour d’un rôle renforcé de la France et du Royaume-Uni dans la défense de l’Europe. Depuis le dernier discours du président de la République sur la dissuasion, en février 2020, la France a effectivement engagé des dialogues avec plusieurs pays, dont l’Allemagne, la Suède et la Pologne.

Il s’agit donc de saisir l’opportunité de développer les bases conceptuelles et institutionnelles d’une stratégie nucléaire viable et authentique, qui soit proprement européenne et pas une copie du modèle américain. La première étape consiste à ne plus déléguer la réflexion sur la stratégie nucléaire aux Etats-Unis. L’ère de la complaisance stratégique est révolue. La sécurité de l’Europe exige que la dimension nucléaire de sa défense soit clairement identifiée, mûrement réfléchie sur le plan politique et militaire, et préparée.

[...]

>> Retrouvez la tribune en intégralité sur le site du Monde


Héloïse Fayet est responsable du programme de recherche sur la dissuasion et la prolifération à l’Institut français des relations internationales et chercheuse associée au projet Geode de l’Institut français de géopolitique. Elle est membre de l’European Nuclear Study Group.

Claudia Major est docteure en science politique, vice-présidente senior pour la sécurité transatlantique au German Marshall Fund (GMF) of the United States et directrice du bureau de Berlin du GMF. Elle est coprésidente de l’European Nuclear Study Group.

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Héloïse FAYET

Héloïse FAYET

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Chercheuse, responsable du programme dissuasion et prolifération, Centre des études de sécurité de l'Ifri

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Sous-marin nucléaire en mer de Barents, août 2025
Aleksandr Merkushev/Shutterstock